"La dernière proposition du Hamas à Israël est un piège"
Pour Jean-Paul Perruche, il faut s'attendre à la "disparition du gouvernement Netanyahou".


- Publié le 18-11-2023 à 11h45

Les bombes s'abattent sur la bande de Gaza depuis plus d'un mois. Après les massacres du Hamas qui ont fait 1.200 morts, Israël attaque sans relâche le territoire où se sont réfugiés les terroristes. Outre les tirs de missiles, les forces armées opèrent des incursions terrestres. Non sans risque. Les centaines de kilomètres de tunnels creusés sous Gaza représentent un défi de taille pour Tsahal. Que l'armée israélienne est capable de relever ? Jean-Paul Perruche, ancien directeur général de l'Etat major militaire de l'Union européenne, répond aux questions de La Libre dans le cadre du rendez-vous "L'invité du samedi".
Israël a annoncé une offensive de grande ampleur au lendemain de l'attaque du Hamas. Où en est-on dans cette opération ? Le pays a-t-il déjà engrangé des succès ?
Oui. Mais il ne faut pas s'attendre à des pics décisifs dans cette attaque. Le Premier ministre Netanyahou a toujours affirmé que cette offensive de grande ampleur prendra du temps car Israël veut éradiquer la branche militaire du Hamas sur la bande de Gaza. La première phase consistait à bombarder les infrastructures du Hamas, utilisées pour émettre des transmissions ou pour lancer des roquettes. Ensuite, Israël a lancé une infiltration terrestre dans la bande de Gaza. L'objectif était de la couper en deux et de traiter la partie Nord, tout en continuant à bombarder des objectifs sélectionnés dans le Sud. L'effort de Tsahal porte donc actuellement sur des endroits identifiés comme des repères du Hamas, comme l'hôpital al-Chifa, sous lesquels il a stocké des munitions, aménagé des postes de commandement...
Que sait-on justement de l'opération menée par Israël à l'hôpital al-Chifa ?
L'armée israélienne a investi les lieux mercredi matin et s'est retirée dans la soirée. Mais l'affaire n'est pas finie. L'objectif est maintenant de trouver les moyens d'accès entre l'hôpital et les tunnels qui sont disposés à 30 ou 40 mètres en dessous de l'établissement.
Mais est-on sûr de la présence d'une telle base du Hamas sous l'hôpital ?
Les sources indépendantes sont d'accord pour dire que le Hamas a disposé des tunnels sous des objectifs sensibles sur le plan humanitaire et qu'il y a bien quelque chose sous l'hôpital. A ce stade, nous n'avons pas d'autres informations parce que Tsahal ne communique pas sur l'opération en cours. Soit les Israéliens vont trouver ce qu'ils cherchent, c'est-à-dire une série de salles et de stocks, soit ils ne trouveront rien. Cela voudrait dire que leurs sources de renseignements n'étaient pas bonnes ou que le Hamas est parti ailleurs et s'est arrangé pour ne pas laisser de trace.
Le fait d'avoir ciblé un hôpital peut-il faire pencher l'opinion publique et donc le soutien occidental ?
Evidemment. Faute de pouvoir livrer une guerre militaire contre Tsahal, le Hamas joue sur une guerre de communication. Donc, il s'arrange pour qu'on dénonce les agissements d'Israël, pour que la communauté internationale s'émeuve et réprimande Israël qui attaque des objectifs sensibles sur le plan humanitaire. Qu'y a-t-il de plus émotionnel qu'une attaque contre un hôpital ou contre une école ? Le Hamas se sert de sa population, en la prenant en otage, pour discréditer l'attaque de son ennemi, pour que la communauté internationale fasse pression en faveur d'un cessez-le-feu, qui lui permettrait de se rétablir.
Les Israéliens agissent-ils à l'encontre du droit international ?
Il faut se référer aux articles de la convention de Genève de 49. L'article 18 stipule qu'on ne doit pas bombarder d'objectifs humanitaires et qu'il faut respecter la proportionnalité. Mais l'article 19 stipule que dès lors qu'un hôpital ou un lieu destiné à des actions humanitaires est utilisé par une des parties comme un lieu de guerre, il en devient un. C'est donc assez complexe. D'un côté, il faut qu'Israël et Tsahal respectent au minimum les obligations humanitaires vis-à-vis des civils. Mais, de l'autre, il faut poursuivre l'objectif d'éradication du Hamas. Parce que si le groupe n'est pas détruit, les attaques contre Israël vont recommencer. Et ce sera interprété comme une faiblesse d'Israël.
Les bombardements visant la bande de Gaza depuis l'attaque du 7 octobre sont-ils justifiés ?
Le nombre de destructions d'infrastructures et leur ampleur laissent penser quand même qu'Israël y va fort. Mais on comprend que le pays veut protéger ses soldats au maximum. Quand il y a un doute sur une infrastructure qui peut contenir des pièges ou des combattants, elle est bombardée. Ce qui explique le nombre de destructions.
Il semble acquis que les terroristes du Hamas évoluent surtout dans les tunnels. Les bombardements d'Israël sont-ils réellement utiles dès lors pour détruire le Hamas ?
Les 500 kilomètres de tunnels permettent au Hamas de se déplacer, de se mouvoir, sans prendre le risque d'être la cible des avions ou de l'artillerie de Tsahal. Même les bombes qui pénètrent assez profondément les infrastructures ne descendent pas jusqu'à 40 mètres de profondeur. Les bombardements ne sont donc pas efficaces contre le métro de Gaza. Il n'y a qu'une seule façon pour Israël de régler l'affaire des souterrains: l'identification des issues. Si Tsahal parvient à condamner complètement les entrées et les sorties des tunnels, cela rend la situation très critique pour le Hamas. Netanyahou utilise cette menace pour faire pression pour la libération des otages.
Israël peut-elle demander à ses soldats de pénétrer dans les tunnels ?
Un maximum de prudence est observé. Partout où il y a des risques, Israël ne mettra pas la vie de ses hommes en danger. Elle dispose de moyens comme des robots, des caméras thermiques, des systèmes qui permettent de provoquer l'explosion de pièges... Imaginez qu'Israël perde 50 soldats dans un tunnel, l'image serait désastreuse pour Tsahal.
La stratégie actuelle d'Israël ne représente-t-elle pas un risque pour les otages, qui seraient tués par vengeance ?
Evidemment ! Il y a deux priorités pour le gouvernement israélien : d'une part, la sécurité d'Israël et sa survie, conditionnées par l'action militaire contre le Hamas et, d'autre part, la protection de ses ressortissants. Dans ces deux priorités, l'accent est d'abord mis sur la sécurité du pays. Le sauvetage des otages passe après, avec une négociation équilibrée. La proposition initiale du Hamas d'échanger les otages contre les 6000 prisonniers du groupe ne tenait pas la route. Vous imaginez le bilan pour Israël ? Le Hamas aurait tué sauvagement 1200 Israéliens et aurait récupéré ses prisonniers. Ce serait une véritable défaite pour le pays, un aveu de faiblesse.
Le Hamas a donc intérêt à maintenir les otages vivants...
Oui, les négociations continuent : le Hamas a proposé de libérer une septantaine d'otages contre une pause de cinq jours. Cela n'a pas abouti car cette pause pourrait permettre au Hamas de s'exfiltrer et de disparaître le temps nécessaire. Et cela laisserait Israël seul devant la population civile. Cette dernière proposition est un piège.
Le Hamas pourrait-il exécuter des otages pour mettre la pression sur Israël ?
A ce stade, non. Cela lui donnerait une image de tortionnaire et de sauvage, que les dirigeants essaient de dissimuler en accusant plutôt Israël. D'autre part, s'ils font disparaître leur seule "monnaie d'échange", c'est suicidaire pour eux. Si on atteint un stade où le Hamas est acculé et perçoit qu'il n'a pas de voie de sortie, alors là on pourra commencer à avoir des craintes.
Quelle sera la prochaine étape du conflit ?
Pour l'instant, les Israéliens vont continuer à avancer dans la bande de Gaza. Plus ils contrôleront les souterrains, plus ils identifieront le fonctionnement du Hamas, plus ils avanceront dans la résolution de leur objectif en affaiblissant les moyens de leur ennemi.
Si Israël va trop loin dans la riposte, le conflit risque-t-il de se régionaliser ?
On ne peut pas l'exclure, ça pourrait dégénérer. Les Américains ont envoyé un avertissement à l'Iran en déployant très rapidement des moyens importants, comme des porte-avions et des sous-marins, dans le voisinage du Golfe Persique. Les Américains font savoir aux Iraniens, qui se trouvent derrière les manœuvres du Hamas, qu'ils ne s'en sortiront pas comme ça en cas de régionalisation du conflit...
Même si les leaders du Hamas sont neutralisés par Israël, ce mouvement continuera d'exister. Y a-t-il dès lors une issue possible à ce conflit ?
Il n'y a pas d'issue politique au vu de l'action militaire conduite actuellement par Israël à Gaza, à laquelle s'ajoute une politique de colonisation en Cisjordanie qui est répréhensible et condamnée par la communauté internationale. Israël doit d'abord détruire les chefs du Hamas, les capacités militaires et les 500 kilomètres de tunnels. Ensuite viendra le temps de la discussion politique. Il y aura une très forte pression pour la création de deux Etats avec des ajustements de territoire pour rendre ces deux Etats viables.
Toute cette séquence depuis les massacres du 7 octobre constitue-t-elle un vrai désaveu pour Benjamin Netanyahou ?
Oui ! Cette faillite du renseignement est un échec politique considérable pour Netanyahou. Il a essayé de diviser les Palestiniens pour régner et, à ce titre, a facilité les accès de capitaux et de moyens à Gaza pour le Hamas. Il a cueilli le fléau par lequel il s'est fait battre. Ca lui est reproché, tout comme sa politique de colonisation des territoires en Cisjordanie. Avant le 7 octobre, des manifestations monstres contre la politique de Netanyahou se tenaient en Israël. Même les réservistes de Tsahal avaient déclaré ne plus vouloir assurer leurs fonctions sous ce gouvernement. Quand la guerre chaude aura atteint un point paroxysmique, il faut s'attendre à la disparition du gouvernement Netanyahou, sous la pression de la communauté internationale, des alliés d'Israël et de la population israélienne.
Mais pas tant que le conflit est en cours ?
Cela ajouterait de la confusion au désordre. En ce moment, Israël serre les rangs. A ce stade, dans l'opinion israélienne, il y a une unanimité en faveur de l'opération menée à Gaza.