Lafarge en Syrie : un procès historique pour financement du terrorisme
Pour la première fois, une multinationale est jugée en France pour avoir financé des organisations terroristes. Le Parquet national antiterroriste doit requérir ce 16 décembre contre le cimentier et huit de ses anciens responsables au tribunal judiciaire de Paris.

- Publié le 16-12-2025 à 06h40

L'image est saisissante : dans le box, des cadres supérieurs en costume sombre, accusés d'avoir, entre 2013 et 2014, entretenu des relations financières avec l'État islamique. Depuis six semaines, la 16ᵉ chambre correctionnelle du tribunal judiciaire de Paris dissèque la stratégie du cimentier Lafarge en Syrie, devenu malgré lui le symbole d'un capitalisme sans boussole morale. La date du délibéré doit être annoncée ce vendredi 19 décembre, dernier jour du procès.
Le 10 décembre, une rescapée des attentats du 13-Novembre s'est adressée directement aux prévenus. "Si je me tiens aujourd'hui devant vous, c'est comme survivante du Bataclan, mais aussi comme partie civile […]. J'aimerais essayer de vous faire comprendre comment des choix faits dans vos bureaux, à plusieurs centaines de kilomètres, se sont transformés en balles de kalachnikov, en sang et en vies irrémédiablement brisées." Ces mots ont marqué le point culminant d'un procès inédit, mêlant intérêts commerciaux, géopolitiques et tragédie humaine.
Des choix faits dans vos bureaux se sont transformés en balles.
Selon les juges d'instruction, entre 2012 et 2014, plus de cinq millions d'euros auraient transité entre la société et divers groupes armés pour maintenir en activité la cimenterie de Jalabiya, au nord de la Syrie : "paiements de sécurité", achats de matières premières et droits de passage aux checkpoints. L'entreprise française aurait continué à produire du ciment jusqu'à l'attaque de son site par l'État islamique, en septembre 2014.
En violation de l'embargo
Tout commence en 2008. Lafarge débourse alors 680 millions d'euros pour s'offrir une cimenterie flambant neuve, à une soixantaine de kilomètres de Raqqa, future "capitale" du califat. Quatre ans plus tard, la guerre civile syrienne ravage le pays. L'ambassade de France ferme ses portes, mais l'entreprise reste. Les cadres expatriés sont rapatriés ; les ouvriers syriens, eux, continuent à faire tourner l'usine, encerclée par les milices. Les "paiements de sécurité" commencent à circuler.

L'ONG Sherpa, le Centre européen pour les droits constitutionnels et humains (ECCHR) et onze anciens salariés syriens portent plainte en 2016.
Après huit années d'instruction, la société et huit anciens responsables, dont son PDG de l'époque, Bruno Lafont, comparaissent finalement pour financement d'entreprises terroristes ; quatre d'entre eux également pour non-respect des sanctions internationales (violation d'embargo). Pour la première fois, une personne morale répond en France de ce chef d'accusation.
La défense s'accroche à une ligne délicate : le groupe aurait agi avec l'accord tacite de Paris. L'ONG Sherpa a d'ailleurs réclamé l'audition de Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères. Les prévenus affirment en outre que Lafarge, en se maintenant sur place, a permis de lutter contre le terrorisme, "en éclairant les acteurs français du renseignement".
"Un déni immense"
Mais les témoignages d'anciens ouvriers de Jalabiya et d'ex-agents du renseignement venus à la barre ont mis à mal cette version. Les avocats de parties civiles ont dénoncé vendredi 12 décembre, selon Mediapart, "le cynisme des prévenus, plongés dans un déni immense du financement du terrorisme dont ils sont accusés".
Aux États-Unis, le même conglomérat a plaidé coupable en 2022 d'avoir fourni un soutien matériel à l'État islamique et au Front al-Nosra, avec à la clef une amende de 778 millions de dollars pour solder le dossier américain. En France, l'ombre de ce précédent pèse lourdement.
Au-delà du sort des prévenus, ce procès fait trembler les conseils d'administration : il interroge la responsabilité pénale des grandes entreprises opérant dans des zones de guerre. Le volet "complicité de crimes contre l'humanité", toujours à l'instruction, pourrait déboucher sur un second procès.
Pour l'ONG Sherpa, cette affaire "souligne le rôle crucial de la société civile dans la lutte contre l'impunité des acteurs économiques lorsque des atteintes aux droits humains sont commises à l'étranger".