En Iran, "la confusion entre les différents centres de pouvoir accroît le risque de guerre civile"
Le pouvoir iranien, divisé depuis la mort du guide Ali Khamenei, donne une impression de vide, estime la documentariste iranienne Mojgan Ilanlou. Lors de la terrible répression en janvier, "personne n'imaginait une telle violence".

- Publié le 22-05-2026 à 06h35
- Mis à jour le 22-05-2026 à 11h03

Son nom est largement méconnu dans nos contrées. Mojgan Ilanlou est pourtant l'une des nombreuses chevilles ouvrières du mouvement Femme Vie Liberté (FVL), né en 2022 en Iran. Un "véritable tsunami", dit-elle, qui a permis aux Iraniens de déployer de nouvelles résistances envers leurs autorités.
Depuis plus de vingt ans, cette cinéaste iranienne tente de faire évoluer les mentalités dans son pays grâce à ses documentaires abordant les droits des femmes, les réalités sociales ou la religion. Comme dans Second souffle, son dernier film en date, centré sur les antécédents et les retombées du mouvement déclenché par la mort en détention de Mahsa Amini.
À l'annonce de son décès en septembre 2022, la documentariste fait partie de ces milliers d'Iraniens indignés qui sortent dans la rue. Tous sont outrés par le destin tragique de cette étudiante arrêtée pour "port non conforme" du foulard obligatoire, et devenue depuis le symbole de l'oppression, de la violence arbitraire du pouvoir iranien et de son contrôle obsessionnel sur le corps des femmes.
À Téhéran, on observait les manifestations dans toutes ces petites villes via Internet et on se disait pourquoi pas nous aussi ?"
Elle est l'une des premières personnalités à ôter son foulard face aux forces de l'ordre et à partager sa photo, tête découverte, sur les réseaux sociaux. Cet acte frontal et ses critiques publiques de l'ayatollah Khamenei la mèneront quelque temps plus tard en prison, où elle passera une quarantaine de jours avant d'être libérée grâce à ses soutiens en Iran et à l'étranger.
Depuis lors, elle évoque des "allers-retours" en détention. Elle sera ainsi arrêtée dix jours après le déclenchement de la guerre par les États-Unis et Israël, fin février. Elle se retrouve alors dans un commissariat pour un "interrogatoire absurde où l'on me demande d'écrire tous les livres que j'ai lus et où l'on me tape dessus, au moment même où les Israéliens bombardent Téhéran", témoigne-t-elle lors de son passage récent à Bruxelles.
Une violence inimaginable
Elle tient à détailler les circonstances de la répression meurtrière qui s'est abattue sur l'ensemble de l'Iran en janvier, lorsque les autorités de la République islamique ont tiré sur les foules, provoquant la mort de dizaines de milliers de personnes. "Personne n'imaginait une telle violence. C'était inimaginable", s'indigne Mojgan Ilanlou, évoquant des autorités prises au dépourvu en particulier dans quantité de petites villes. Si la perte de pouvoir d'achat progressive éprouvée depuis longtemps par les Iraniens était bien le catalyseur de ces manifestations, d'autres éléments ont favorisé l'effet de masse.

"Au début, le gouvernement s'attendait à des manifestations puisqu'il était prévu que le prix des carburants allait augmenter – mais la hausse fut finalement légère. C'est la présentation du budget, qui ne prévoyait aucune mesure pour améliorer la situation économique, qui a provoqué la colère des gens", poursuit-elle. Et si le mouvement s'est élargi, c'est aussi parce que les miliciens bassidjis sont eux-mêmes descendus dans les rues des villes reculées et pauvres où ils sont d'ordinaire recrutés. Il a suffi que le peu de moyens octroyés à ces auxiliaires de police – déjà acté depuis la Guerre des douze jours en juin 2025 – soit confirmé. "À Téhéran, on observait les manifestations dans toutes ces petites villes via Internet et on se disait pourquoi pas nous aussi", se souvient la cinéaste.
Mais les choses ont pris une tout autre tournure suite aux à l'appel à occuper les rues lancé par Reza Pahlavi (l'ancien prince héritier) et par des partis kurdes, des groupes féministes… ainsi que par les promesses d'aide de Donald Trump. "Tout le monde imaginait une solution à la vénézuélienne, qu'on allait embarquer Khamenei (comme Maduro Caracas, NdlR) et installer Pahlavi à Téhéran. Mais l'adhésion d'une partie des Iraniens à Pahlavi était davantage une option tactique qu'un choix idéologique. Le sens était non pas de réinstaller la royauté mais de profiter de cet appui pour parvenir à un changement".
Vide et confusion
La mort du guide suprême Ali Khamenei, le 28 février 2026 au premier jour de la guerre, a mis le pouvoir sous pression. "On a l'impression d'être un peu dans le vide. On ne sait pas très bien qui prend les décisions. La centralité du pouvoir qu'il incarnait avec – il faut le reconnaître un certain discernement a laissé la place à cinq ou six centres de pouvoir (aux positions) parfois contradictoires. Cela crée de la confusion. Par exemple, comment faut-il interpréter le fait que le président du parlement (Mohammad Bagher) Ghalibaf, qui mène les négociations au Pakistan, n'a pas le pouvoir de décision alors même qu'il est l'envoyé du nouveau guide, Mojtaba Khamenei ? Cela signifie que même celui-ci n'a pas le pouvoir absolu", pense la cinéaste.
Cette lutte ouverte entre les différentes factions du pouvoir, qui veulent se partager l'héritage de Khamenei père "accroît le risque de guerre civile en Iran", estime Mojgan Ilanlou. Un scénario qui représente "le vœu le plus cher de (Benjamin) Netanyahou, qu'il a tenté de réaliser en activant les Kurdes, en vain", poursuit-elle. En tout cas, l'actuelle situation de guerre est un "cadeau du ciel" pour la République islamique dans la mesure où elle lui permet de mettre sous le tapis l'ensemble des revendications de la population. Cette même guerre permet, en revanche, à celle-ci de poursuivre son émancipation progressive du contrôle effectif des autorités. "Il y a tellement de cas de non-respect des règles qu'elles sont dépassées".