Critique du nouveau "Gaston" : Pour "Des Boum et des Pafs", Delaf s'associe Trondheim et confirme le retour de l'attachant flemmard
Le "nouveau Gaston nouveau" est arrivé. Une chose est sûre, "Des Boum et des Pafs" va faire parler de lui.
- Publié le 23-10-2026 à 17h27

C'est avec ce titre tout en onomatopées que les éditions Dupuis sortent un album qui va, encore, faire du bruit. Et ce, trois ans après Le retour de Lagaffe, que Delaf, coauteur des Nombrils, avait signé en solo. S'il s'agit du 23e album officiel des péripéties de Gaston, c'est donc le deuxième pour Delaf au dessin, et le premier pour Lewis Trondheim, aux commandes du scénario. Un duo expérimenté pour une série qui aura écoulé 34 millions d'albums. C'est dire que l'enjeu est de taille. Alors, comment se sentent les auteurs au moment où sort ce blockbuster annoncé ? Le faux flegmatique et le vrai enthousiaste (devinez qui est qui) répondent sans langue de bois.

Comment ça va ?
Lewis Trondheim – Ça va, je m'en fiche un peu, en fait. Pour moi, il n'y a pas d'enjeu. La pression, elle est plutôt chez l'éditeur Dupuis, qui ferme la boutique si ça ne marche pas (rire). Et le défi, il est surtout chez Marc (Marc Delafontaine, alias Delaf – NDLR). Pour moi, le véritable enjeu était de l'épauler. Il était un petit peu fatigué après le premier Gaston, alors on avait fait un Donjon (série initiée par Trondheim et Joann Sfar – NDLR) avec lui, pour qu'il pense à autre chose. Quand il m'a proposé de faire le scénario de ce Gaston, j'ai pensé naïvement que j'allais passer un mois à Sherbrooke (Delaf vit au Canada – NDLR) avec lui, à boire des coups, et à rigoler. Mais non, il m'a dit : tu écris les scénarios et moi je valide, je change… Et finalement, je me suis retrouvé à lui faire des propositions de chez moi, à Montpellier. Lui validait, ou me demandait de changer, à distance. Finalement, j'ai dû faire l'équivalent de 90 pages de gags, pour qu'il en retienne 44 ! Mais en vrai, je suis joueur, donc à partir du moment où on me met un défi, ça m'intéresse. Et puis, relever un défi et aider un copain, c'est bien !
Le boss, c'était Marc ?
L.T. – Oui, moi, j'étais là pour l'aider. C'était Marc le chef d'orchestre.
C'était quoi le défi ?
L.T. – Le vrai défi, contrairement à un scénario de Mickey ou de Spirou, c'est que pour ces derniers, tu as une idée, et tu tires le fil de l'histoire, ou des gags. Ce n'est pas super facile, mais ce n'est pas très compliqué non plus, surtout quand tu as de la bouteille comme moi. Avec Gaston, tu as une idée, tu fais une page, et après il faut que tu aies une nouvelle idée ! Et ce, 44 fois… Et comme je suis un peu débile, je me suis dit : oh, ben on va faire des demi-pages. Il doit du coup y avoir une soixantaine de gags. Mais je tenais aux demi-pages, pour ne pas étirer inutilement certains gags. Je souhaitais faire des gags avec des tonalités diverses, comme le faisait Franquin : il ne faisait pas un album, il faisait des gags qui sortaient chaque semaine dans le magazine. Je voulais garder cet esprit. J'avais envie que parfois ça puisse être plus tendre, surprenant ou absurde, sans l'obligation d'avoir toujours la même rythmique.
"À un moment donné, j'ai accepté le fait que je n'étais pas Franquin, que ça se verra toujours, et ce n'est pas plus grave que ça."
Est-ce que l'esprit de Franquin planait par-dessus votre épaule ?
L.T. – Ah non ! Je me suis dit qu'il ne fallait pas y penser, il fallait que je prenne du plaisir à faire les choses. Et puis, j'avais Marc, derrière, en garde-fou : je faisais les scénarios comme ils me venaient. Et s'il avait envie de les changer, je les changeais. Mais je ne me suis autorisé aucune tétanie, ni autocensure, sinon je n'aurais pas trouvé de plaisir.
Le précédent tome a provoqué l'indignation de certains. Ça a encombré votre esprit ?
L.T. – Je me suis juste demandé si j'avais vraiment envie d'avoir des emmerdes à la sortie de l'album, ou pas ? Et puis, comme le jeu était trop rigolo, je me suis dit banco ! Quand le premier Gaston de Marc est sorti, je l'ai soutenu, parce que ce n'est jamais agréable de prendre des tonnes de merde sur la tête, surtout quand tu as bossé trois ans sur un projet. Mais je comprends aussi Isabelle Franquin (la fille d'André – NDLR).

Si vous ne l'aviez pas fait, vous en penseriez quoi de cet album ?
L.T. – Je dirais que la couverture et le titre respectent bien l'univers classique, ça ressemble à s'y méprendre à un album de Gaston !
Delaf, vous venez de recevoir l'album fini, quel effet ça fait ?
Delaf – Recevoir son album fini, c'est à chaque fois surréaliste. C'était le cas avec Les Nombrils (sa série à succès, créée avec Maryse Dubuc – NDLR), mais ici, c'est énorme ! J'ai grandi avec ces albums-là, c'est si important pour moi. Alors, le fait de recevoir cet album fini, avec cette maquette tellement iconique, avec mes dessins dessus, c'est surréaliste. C'est comme si je glissais dans une réalité parallèle.
Pourtant, c'est la deuxième fois.
D. - Oui, mais ça me fait le coup à chaque fois. Sur le premier c'était un sentiment très puissant, et je peux dire que je ne m'y habitue pas (rire).
C'est plus facile ?
D. - Ce deuxième tome s'est fait dans un climat beaucoup plus détendu, c'était chouette, je n'avais plus à porter seul la responsabilité du scénario… Et surtout j'avais eu quatre ans pour m'entraîner à dessiner Gaston. Il s'est passé à peu près un an entre la fin du premier et le début du deuxième. Et je me suis demandé ce qui avait pu changer dans cette année-là. Et j'ai compris que quelque chose avait été digéré et s'était déposé en moi. Et quand j'ai repris les crayons j'ai eu l'impression de le dessiner plus facilement. Peut-être parce que j'avais enfin arrêté de m'imposer que "mon" Gaston devait être absolument conforme à celui de Franquin, en gommant ma personnalité. J'ai accepté de la laisser transparaître un peu, et honnêtement, ça fait toute la différence.
À partir de quand vous savez que vous "le tenez" ?
D. - À partir du moment où je réalise que je dessine depuis un moment, et que je comprends que je n'ai plus besoin de regarder des références, ou de consulter Franquin. Je connais la géométrie du personnage, parce que Franquin avait une façon très particulière de le construire. À un moment donné, c'est quasiment une question de rythme du dessin. Je l'ai beaucoup observé sur des vidéos : sa main danse littéralement sur le papier. Il y a un rythme qui n'était pas du tout le mien au départ, mais à force de dessiner du Franquin, inconsciemment, ma main a un peu chopé ce rythme-là. J'avais accepté de faire le premier Gaston pour essayer de décoincer mon dessin. J'avais un dessin tellement contrôlé, tellement précis. J'étais coincé dans un système de très longs traits en S.

Il y a des choses à changer ?
D. - Oh oui ! Plein de trucs, mais alors plein. Mais heureusement que je les vois, c'est ce qui te tire vers le haut : à partir du moment où tu vois tes erreurs, tu ne les fais plus après. Mais il y a une limite : dans le premier Gaston, je me suis fait une telle violence, j'ai refait une dizaine de fois les mêmes dessins, pour arriver à un résultat qui, de toute façon, me décevait un peu, parce que je n'arrivais pas à faire ce que je voulais. Et à un moment donné, j'ai accepté le fait que je n'étais pas Franquin, que ça se verra toujours, et ce n'est pas plus grave que ça.
Vous avez un personnage préféré ?
D. - Prunelle est mon personnage secondaire favori ! Je le trouve très drôle et touchant à la fois, dans son intensité, son désir de ne rien lâcher, et de frôler le burn-out en permanence. Graphiquement, il est intéressant, c'est un beau personnage avec sa mèche noire, ses lunettes et son collier de barbe. Il est très agréable à dessiner. Je me souviens très bien, quand il s'est agi de faire le premier album de Gaston, la tête que je voyais avant tout, c'était celle de Prunelle !
Peut-on reprendre Gaston ?
En 2023, la sortie du 22e album des gags de Gaston avait créé un tollé : qui osait reprendre les gaffes du gaffeur génial où Franquin l'avait laissé en nous quittant ? La question se pose encore alors que sort le nouvel album.
Est-ce que ça se fait ? La réponse juridique est claire : oui ! Contrairement à Tintin, propriété d'Hergé, qui a stipulé clairement que le reporter ne vivrait plus de nouvelles aventures après la mort de son créateur, Gaston appartient à Dupuis. Libre à la maison d'édition d'en faire ce que bon lui semble. Elle ne s'en prive pas, avec les adaptations cinématographiques jamais à la hauteur. Qu'elles soient risibles (Fais gaffe à la gaffe, en 1981) ou ratées et pleines de bonnes intentions (Gaston Lagaffe en 2018).
Reste le droit moral, ou encore l'avis que chacun ne se prive pas de donner sur la question. Lewis Trondheim, qui vient de scénariser les nouveaux gags du dernier album sorti, tranche sans trancher : "Les éditions Dupuis ont raison de le faire, parce que contractuellement, ils en ont le droit. Isabelle Franquin a le droit de les critiquer (en tant que fille de l'auteur, ayant droit, elle est la seule habilitée à exercer un droit moral quant à l'œuvre de son père – NDLR). Les puristes ont raison s'ils sont choqués, et ceux qui achètent l'album aussi. Il n'y a pas de vérité unique dans ce débat. Dans un climat économique aussi désastreux, un éditeur qui veut vendre 500 ou 800.000 albums, de manière à pouvoir en soutenir d'autres, a certainement raison aussi. Et rappelons-nous une chose : quand Delaf a fait son premier album, les ventes des Gaston classiques de Franquin ont doublé".