"On doit de toute urgence réduire drastiquement notre consommation de poisson"
La militante française pour les océans Claire Nouvian, fondatrice de l'ONG Bloom, nous a accordé un grand entretien lors de son passage à Bruxelles dans le cadre des Grandes conférences catholiques.

- Publié le 31-01-2024 à 13h26
- Mis à jour le 03-02-2024 à 15h13

Ancienne journaliste et réalisatrice de documentaire sur la nature, la Française Claire Nouvian, 49 ans, a fondé en 2004 l'ONG Bloom afin de lutter au niveau européen (et français) pour la défense des océans, ces vastes écosystèmes menacés de toute part. "Sans les océans, on ne peut pas habiter cette planète, rappelle-t-elle inlassablement. On ne peut pas y vivre en tant qu'espèce animale ou humaine. Cette masse d'eau absorbe les excédents de chaleur, générés par la radiation solaire et désormais par nos activités humaines. L'océan, c'est le grand climatiseur de la planète."
Quelles sont les principales menaces sur l'océan ? Celles auxquelles il faut s'attaquer d'urgence ?
Les émissions de CO2 et la destruction de la biodiversité et des habitats. Avec Bloom, nous regardons à la fois les causes et les chances de succès. On sait donc qu'il faut se battre contre les nouvelles émissions de CO2, c'est-à-dire contre les nouveaux projets fossiles. C'est une cause très directe de la destruction de l'océan. Historiquement, le changement climatique n'était pas la cause la plus importante de destruction de l'océan car la pêche industrielle était la cause principale, mais il est en train de devenir la plus importante parce que le réchauffement accélère tous les phénomènes en cours. On se retrouve avec une élévation du niveau des mers de quasiment un demi-centimètre par an niveau global, ce qui entraînerait une submersion de 10-11 % de la population mondiale d'ici à la fin du siècle. C'est-à-dire un exode de masse, une réorganisation générale de population côtière ! En outre, plus on augmente les émissions de CO2, plus l'océan s'acidifie. Là, on est sur une courbe où l'on devrait perdre plus de 90 % des récifs coralliens d'ici 2050. Cela ne représente que 0,1 % des fonds marins, mais plus de 1/4 de la biodiversité marine.
La pêche industrielle reste la première cause de destruction directe des habitats marins et de la biodiversité. Biodiversité dont on a besoin contre le réchauffement climatique… Or une baleine, c'est 1 000 arbres en termes de stockage de carbone. Il y a un intérêt immédiatement utile de maintenir des grandes populations, des abondances d'animaux, bien vivants dans l'eau, jusqu'à ce qu'ils meurent de leur belle mort dans l'océan. Un thon, une baleine sont plus intéressants vivants, mourant et coulant dans l'océan et y stockant du carbone à long terme, plutôt que dans nos assiettes pour faire des mauvais sandwichs à manger dans le train. Une fois rentré dans l'eau, ce carbone va être en effet consommé par le phytoplancton ou zooplancton et rentrer dans la chaîne alimentaire. Lorsque l'animal meurt, le carbone sera englouti dans les océans profonds et il va rester séquestré des centaines, voire des millions d'années s'il rentre dans le sédiment et se transforme en hydrocarbures.

En quoi la pêche peut-elle être destructrice ? Quelle est la technique la plus problématique ?
Il faut se représenter qu'on a inventé, avec le développement industriel, des machines de guerre. Des bulldozers industriels qu'on fait passer sous l'eau. Un bulldozer pousse des choses devant lui. Ici, c'est le contraire, le bateau tire des choses derrière lui mais c'est la seule différence. Le chalutage de fond consiste à tirer d'énormes filets industriels, lestés de façon à rester sur le fond. Résultat : on détruit non seulement la diversité des animaux, parce qu'on attrape tout ce qui se trouve là et on fait le tri à bord du bateau, mais on détruit aussi des habitats, des écosystèmes. C'est l'ensemble de la planète qui a ainsi été "déboisée". Car sous l'eau, il y a bien sûr les herbiers marins, mais ce sont des centaines d'écosystèmes qui changent, comme on a des paysages qui varient en permanence sur Terre. Sous l'eau, la différence est que les forêts ne sont pas végétales mais créées par des animaux. On estime que la "déforestation" sous-marine est 150 fois plus élevée que la déforestation terrestre. L'activité de pêche industrielle a un impact spatial au niveau de l'océan global quatre fois plus élevé que l'agriculture sur Terre. Nous ne nous représentons pas cela parce que cela se passe sous l'eau. Sur Terre, des drones filment la déforestation en Amazonie et nous sommes tous choqués d'imaginer tous les animaux avec ces arbres qui tombent pour faire de l'huile de palme. Je pense si on pouvait voir sous l'eau, il y aurait un mouvement de colère et d'indignation très large dans la société. En Europe, ce sont aussi les chalutiers qui génèrent plus de la moitié des captures de juvéniles. Ils sont la cause aussi de 93 % des animaux rejetés morts par-dessus bord en Europe (captures accidentelles). Sans oublier les émissions importantes de CO2 liée à la consommation de carburant car cela demande énormément de puissance motrice.
Cette technique n'est-elle pas en voie de disparition ?
Nous avons gagné contre le chalutage en eau profonde (en Europe, NdlR). Auparavant, on allait chaluter jusqu'à 2000 mètres de profondeur dans tous les océans du globe y compris en Europe. On a gagné l'interdiction du chalutage profond au-delà de 800 mètres donc entre 800 et 2 000 mètres de profondeur. L'agence européenne avait d'ailleurs dit qu'il y avait urgence à agir car 80 % des écosystèmes marins européens sont en mauvaise santé et nos eaux sont les plus chalutées du monde entier. Dans l'Union européenne, cette technique de pêche ahurissante a été interdite au bout de 7 ans de combat ici à Bruxelles. Mais nous allons continuer à nous battre. Le commissaire européen Virginius Sinkevicius, en charge de l'océan et de l'environnement, a proposé un plan d'action pour l'océan. Il y a mis noir sur blanc que les États membres de l'Union européenne devaient interdire le chalutage. À l'origine, il voulait proposer d'interdire tout le chalutage à l'horizon 2030 mais il y a eu une telle bronca des lobbys industriels qu'il n'a réussi qu'à maintenir dans son plan d'action l'interdiction du chalutage de fond dans les aires marines protégées. Car ce qui est fou, c'est que les aires marines dites protégées au niveau européen ne le sont en fait pas… On peut y chaluter donc on peut y faire passer en permanence des bulldozers ! Oui, c'est ahurissant ; on a envie de dire : "Enlevez le label 'protégé' jusqu'à ce que vous ayez fait le boulot". C'est honteux de continuer à mentir et à laisser entendre des choses tellement fausses que c'en est indigne des institutions ! Et bien non, on continue à mettre cette étiquette "protégée" sur des choses qui sont sans doute les moins protégées sur Terre…

Y a-t-il des alternatives à cette pêche ?
Des pêcheries artisanales avec des méthodes de pêche comme le filet, le casier ou la ligne sont douces pour l'environnement. Dans la pêche, on distingue les arts traînants, où l'on traîne l'engin de pêche derrière le bateau qui sont une catastrophe, des arts dormants où c'est le poisson qui vient au piège. On attend qu'ils viennent manger ce qu'il y a dans le casier ou se prendre dans un filet posé dans l'océan. Il est possible d'avoir une pêche – on vient de faire l'exercice via une étude avec des instituts de recherche publics – où l'on peut gagner sur un tableau social, économique et en minimisant les pertes (au niveau écologique, NdlR). Il faut soutenir les pêches artisanales. La question est de savoir, si pour 1000 tonnes de poissons attrapés, vous allez mettre un énorme bateau que vous financez avec vos impôts – car ce genre de pêche opère à perte – avec une énorme empreinte carbone et une très faible empreinte positive sociale ou est-ce qu'on met 400 unités de pêche artisanales qui vont dynamiser le littoral et permettre à plusieurs familles de vivre ? Il est en tout cas impossible de continuer la pratique industrielle où l'on massacre les animaux qui sont ciblés, c'est-à-dire les poissons sauvages (il s'agit quand même de la seule activité de cueillette à l'échelle mondiale) et en même temps des animaux qui ne sont pas ciblés : les raies, les requins, les tortues, les dauphins… Si on maintient une échelle industrielle dans la pêche, il faut impérativement que ce soit, d'une part, avec des engins sélectifs et non plus avec des grands chalutiers et d'autre part, que ce soit vraiment très encadré (un règlement européen qui va forcer les bateaux à avoir une caméra de contrôle va être adopté). Tous les indicateurs utilisés dans notre rapport (création d'emplois, usage de subvention publique, empreinte écologique…) du chalutage sont catastrophiques tandis que la pêche artisanale, c'est l'inverse. Sauf pour certaines méthodes de pêche comme les filets droits posés dans l'océan comme des murs invisibles pour les animaux, qui occasionnent des prises de mammifères marins. Ils doivent donc résoudre ce problème.
Doit-on arrêter de manger du poisson ?
On doit de toute urgence réduire drastiquement notre consommation de poisson. En gros, on mange trois fois trop de poissons sauvages par rapport à ce qui serait durable au niveau planétaire. On peut arrêter immédiatement l'aquaculture : le saumon d'élevage est une catastrophe ; ses impacts environnementaux sont déplorables. Pour nourrir le saumon d'élevage, il faut attraper du poisson sauvage et le réduire en farine, en ayant pillé des animaux qui génèrent des pêcheries vivrières en Afrique. Et arrêtez le thon tropical de toute urgence. Ils sont pêchés à la senne, une technique de pêche qui crée une espèce d'énorme enclos rond, sur lequel on tire pour former comme une bourse à l'ancienne. Les sennes industrielles sont des méthodes de pêche pas du tout sélectives, qui entraînent une hécatombe de requins, de tortues, de raie…
Et chez nous, vous soulignez que la mer du Nord a vu disparaître ses gros poissons en un siècle…
On a réduit de plus de 90 % la présence des grands prédateurs dans l'océan depuis 1950. En mer du Nord, c'est délirant. Là où il y avait 100 poissons en 1900 aujourd'hui, il en reste un moins de 1 : 99,2 % de la biomasse de poissons de plus de 16 kg a disparu. Oui, on les a mangés ! Historiquement, on a d'abord consommé des grands poissons nobles (cabillauds, baudroies…) qui vivent sur le fond des océans. Comme on a pris tout ce qu'il y avait chez nous, on est allé piller ailleurs. Avec le temps, on est allé chercher nos poissons plus profonds et de plus en plus loin dans d'autres pays. On s'est mis à importer du poisson afin de toujours pouvoir manger les mêmes espèces. Au bout d'un moment, il n'y avait plus les mêmes espèces et on a donc commencé à capturer des poissons pélagiques (hareng, maquereau…) qui vivent entre deux eaux, afin de les transformer en farine pour le poisson d'élevage et de continuer à trouver de gros poissons dans notre assiette. Cette évolution a donc eu lieu mais de façon invisible pour le grand public. On a décalé notre empreinte écologique toujours plus loin, toujours plus profond et sur des nouvelles espèces.
Mais si on fait une transition sociale écologique des pêches, on va réellement gagner en emplois, on va retrouver de l'abondance d'animaux sauvages à pêcher – en partie parce qu'il va falloir conserver des animaux qui ne sont pas pêchés – mais on peut gagner sur tous les tableaux. L'interdiction totale du chalutage en Europe, cela impliquait justement une transition. Une telle solution est rationnelle : avec le chalutage, on perd de l'argent, des poissons, des écosystèmes, de la subvention publique, des emplois. Et il y a des secteurs qui ont des choses plus dures à affronter, pas la pêche. Dans le chalutage, il existe deux grandes entreprises au niveau européen, et à côté beaucoup de chalutiers semi-industriels avec des armateurs qui peuvent être leur propre patron. Ce sont ces derniers qu'il faut accompagner par des subventions pour qu'ils ne paient pas le prix de la transition écologique. Mais il y a simplement quelques industriels qui tiennent le pouvoir politique. Et c'est vraiment à Bruxelles, dans le quartier des représentants permanents de la Commission et du Parlement que ça se joue. Il faut rappeler au Belge que c'est sur leur territoire que se décide en grande partie de l'avenir du climat et de la biodiversité.
