Le Brésil confronté à une épidémie de dengue sans précédent : "Désormais, le plus important est de traiter au mieux les malades"
Depuis le début de l'année, cette maladie infectieuse transmise par le moustique "Aedes aegypti" a touché plus d'1,5 million de Brésiliens et fait au moins 391 victimes.
- Publié le 15-03-2024 à 13h04
Après avoir passé un portique de sécurité, les agents municipaux de vigilance sanitaire remontent à pied une ruelle tranquille cerclée de modestes maisons mitoyennes, dans le quartier populaire d'Irajá, au nord de Rio de Janeiro. Un peu plus loin, ils frappent à la porte de Jorge Ribeiro et Rosimeri Moreira, un couple de sexagénaires. Après avoir inspecté les soucoupes de pots de plantes et les puits d'infiltration dans les recoins de la cour, l'agent Luiz Alcantara monte un escalier extérieur qui mène à une large citerne bleue.
Légion dans les zones défavorisées, où les problèmes d'approvisionnement en eau potable sont récurrents, ces réservoirs "sont des lieux de reproduction idéaux pour les moustiques, qui pondent leurs œufs à la surface de l'eau stagnante", explique-t-il en soulevant le couvercle. "Heureusement, ici, il n'y a pas de larves. La citerne est bien entretenue !", constate-t-il, satisfait. "Nous veillons à la maintenir bien fermée et à nettoyer les canalisations", confirme Jorge Ribeiro. À ses côtés, son épouse désigne une maison adjacente : "Il y a sûrement un nid chez nos voisins : ils ont eu la dengue il y a quelques semaines, avant que notre fille et notre petit-fils, qui vivent ici à l'étage, ne l'attrapent également."
Une explosion historique du nombre de personnes infectées
Confronté depuis des décennies à cette maladie virale transmise par le moustique Aedes aegyti, le Brésil fait actuellement face à une épidémie d'une ampleur inédite de ce mal qui provoque des douleurs intenses, une forte fièvre et peut se révéler mortel. Depuis début janvier, le ministère de la Santé a en effet décompté un total d'1,5 million de cas de dengue, un record à cette période de l'année. 363 morts ont par ailleurs été confirmées et près de 800 autres décès dits "suspects" font toujours l'objet d'une enquête.
Alors que certains hôpitaux et dispensaires peinent à faire face à l'afflux de malades, le pic de contamination reste à venir et, selon les autorités, le pays pourrait cette année enregistrer jusqu'à 5 millions de cas, un niveau trois fois plus élevé que le record historique de 2015.
La situation est telle que neuf régions ont déclaré l'état d'urgence sanitaire, dont celle de Rio de Janeiro où les inspections chez les particuliers se sont intensifiées pour tenter d'endiguer la propagation du virus. "Nous réalisons désormais 300 000 visites par semaine, en nous focalisant sur les zones qui concentrent le plus de cas de personnes infectées", affirme Rafael Pinheiro, responsable de la vigilance sanitaire de la ville de Rio. "Notre objectif est d'éliminer les larves et d'empêcher la reproduction des moustiques, une tâche longue et complexe, qui passe aussi par la sensibilisation des habitants."
Trop peu de vaccins disponibles
Quant à la campagne de vaccination publique contre la dengue, lancée le 8 février par le gouvernement brésilien, elle avance lentement. Pour 2024, le ministère de la Santé disposera en effet d'un total de 6,5 millions de doses produites par le groupe pharmaceutique japonais Takeda, de quoi garantir l'immunisation gratuite de 3,2 millions de personnes, dans un pays qui compte… 203 millions d'habitants.
Résultat, seuls les enfants de 10 à 14 ans, plus vulnérables à la dengue, sont pour l'instant concernés et la grande majorité n'a toujours pas été vaccinée. "Rien de ce qui a été engagé cette année ne va changer le cours de l'épidémie, déplore Mauro Teixeira, coordinateur de l'Institut national de technologie en dengue. Il aurait fallu agir bien plus tôt. Désormais, le plus important est de traiter au mieux les malades."
L'impact des dérèglements climatiques
Parmi les différents facteurs qui contribuent à l'explosion du nombre de cas depuis le début de l'année, Mauro Teixeira rappelle notamment la nature cyclique de la dengue. "Les régions du Brésil connaissent des vagues importantes tous les trois ou quatre ans, suite à quoi la population atteint un certain niveau d'immunité. Cette année, la maladie touche de plein fouet le sud-ouest du Brésil, plus peuplé", souligne-t-il.
D'autres experts mettent en avant la circulation de nouvelles souches du virus mais aussi les effets des dérèglements climatiques, accentués par le phénomène El Niño, qui ont provoqué une hausse des températures et de fortes précipitations dans le pays. Des pluies qui favorisent la prolifération et la durée de vie des moustiques. Dans le sud du Brésil, l'État Santa Catarina, qui souffrait peu de la dengue grâce à son climat plus doux, est désormais l'une des régions les plus touchées. "Des équipes de chez eux nous ont contactés, note le responsable de vigilance sanitaire de Rio, Rafael Pinheiro. Ils nous ont demandé des conseils sur les actions de terrain, car ils n'ont jamais été confrontés à ça auparavant."