Agressivité, opacité, fraude et corruption: cinq géants de la pêche industrielle ciblés par une enquête
Une double investigation révèle l'emprise inquiétante de cinq géants néerlandais de la pêche industrielle – surnommés les "Big Five" – sur la pêche mondiale, et leur usage abusif des subventions publiques européennes.
- Publié le 20-05-2025 à 06h33

C'est une enquête en deux parties qui risque de faire grand bruit. L'association Bloom et le consortium de journalistes d'investigation néerlandais 'Spit' lèvent le voile sur les dérives de la pêche néerlandaise au niveau mondial. Sont concernés cinq acteurs, surnommés les "Big Five" : Parlevliet & Van der Plas, Cornelis Vrolijk, Van der Zwan, Alda Seafood et la famille De Boer. Ensemble, ils contrôlent un empire tentaculaire : plus de 400 entreprises, 230 navires et une chaîne de production intégrée du filet à l'assiette. Ils sont aussi capables d'influencer les politiques publiques européennes via au moins 15 structures de lobbying. Loin de se concurrencer, ces supermajors coopèrent étroitement, partageant quotas, flottes et intérêts, aux dépens des pêcheurs artisanaux et des écosystèmes marins.
Des activités destructrices pour l'océan
La flotte des Big Five comprend certains des plus grands navires-usines du monde, comme l'AnneliesIlena (145 m de long et 400 tonnes de poisson pêchées par jour), qui utilisent des techniques destructrices comme le chalutage de fond. Leur empreinte écologique s'étend des côtes africaines à l'Arctique, en passant par l'Amérique du Sud. Cette industrialisation extrême favorise des pratiques d'évasion fiscale, de dumping social et d'épuisement des ressources.
"Grâce à un réseau de filiales opaques, à une flotte de navires technologiquement suréquipés et à une stratégie de prise de contrôle agressive, ces multinationales règnent sur la pêche mondiale. Derrière une concurrence de façade, ces entreprises coopèrent étroitement : elles s'allient pour écraser les autres acteurs du secteur", explique Laetitia Bisiaux, responsable de la campagne pêche industrielle chez Bloom.
Un détournement des subventions européennes
Dans un second rapport, Bloom et Spit dévoile comment les cinq géants néerlandais de la pêche ont capté 40 % des 135 millions d'euros d'aides européennes versées par les Pays-Bas dans le cadre du Brexit. Ces subventions, censées soutenir les pêcheurs affectés par la perte d'accès aux eaux britanniques, ont principalement profité à des navires non impactés ou à des unités utilisant la pêche électrique – une méthode pourtant interdite en 2021 pour sa dangerosité environnementale.
Plus grave, lit-on encore dans le rapport : plusieurs de ces navires n'ont pas réduit leur activité malgré des aides perçues pour arrêt temporaire. Les auteurs de cette enquête de grande envergure dénoncent un "hold-up légal" orchestré par les autorités néerlandaises au bénéfice de flottes déjà sous perfusion depuis des années.
Des affaires de fraude et de corruption
Les Big Five sont aussi éclaboussés par des affaires de corruption et de pêche illégale dans plusieurs pays (Namibie, Pérou, Norvège, Cameroun). Certains commencent à se désengager de la pêche pour se tourner vers l'immobilier, illustrant une logique extractiviste : vider les océans, encaisser les profits, et réinvestir ailleurs.
Bloom et "Spit" appellent à une refonte urgente des politiques publiques de la pêche. L'objectif : sortir d'un modèle extractiviste au profit d'une gestion durable, préserver la biodiversité et soutenir les pêcheurs artisanaux. Sans réaction politique forte, disent-ils, c'est non seulement la santé des océans qui trinquera, mais aussi la souveraineté alimentaire européenne.
