L'arrestation de deux jeunes Belges au Kenya révèle le boom de la fourmi "de compagnie" à 600 euros pièce
Les Belges David L. et Seppe L., tous deux âgés de 19 ans, ont été arrêtés au Kenya le 5 avril en possession de 5 000 fourmis. Ils connaîtront leur sentence ce 7 mai. Ces insectes sont achetés par des personnes qui les gardent comme animaux de compagnie et les observent dans leurs colonies.

- Publié le 06-05-2025 à 18h34
- Mis à jour le 07-05-2025 à 16h14

Deux adolescents belges, trouvés au Kenya en possession de 5400 fourmis d'une valeur de 9 200 dollars et sans doute destinées aux marchés européen et asiatique, ont été jugés ce 7 mai à Nairobi. Ils ont été condamnés mercredi à une amende d'un million de shillings kenyans, soit environ 6.800 euros, Les Belges (de Mol) David L. et Seppe L. tous deux âgés de 19 ans, ont été arrêtés le 5 avril en possession de 5 000 fourmis. Ils ont été inculpés le 15 avril de violation des lois sur la conservation de la faune sauvage. Les deux adolescents ont déclaré au magistrat qu'ils ignoraient que la détention de ces fourmis était illégale et qu'il s'agissait simplement de s'amuser. Is avaient assuré s'être montré "naïfs" et avoir capturé ces fourmis pour en faire une collection. Le juge a fait valoir qu'il s'agissait d'une espèce de grande valeur et qu'ils en avaient des milliers en leur possession. Selon l'organisation de protection de la nature Kenya Wildlife Service (KWS), les prévenus avaient acheté des tubes à essai et des seringues "pour garder les fourmis en vie deux mois et contourner les contrôles à l'aéroport".
Pour le Kenya Wildlife Service, cette affaire illustre "un changement dans les tendances du trafic : des grands mammifères emblématiques aux espèces moins connues mais écologiquement essentielles". L'exportation illégale "porte non seulement atteinte aux droits souverains du Kenya sur sa biodiversité, mais prive également les communautés locales et les instituts de recherche de potentiels bénéfices écologiques et économiques".
Fourmi moissonneuse
Les deux ados belges étaient entrés dans le pays avec un visa touristique. Parmi les fourmis qu'ils avaient collectées, on trouvait la Messor cephalotes, une grande fourmi moissonneuse rouge caractéristique originaire d'Afrique de l'Est. Ces insectes hyménoptères sont achetés par des personnes qui les gardent comme animaux de compagnie et les observent dans leurs colonies.

Les fourmis enrichissent les sols, favorisent la germination et fournissent de la nourriture à des espèces comme les oiseaux, selon Philip Muruthi, vice-président chargé de la conservation à l'Africa Wildlife Foundation de Nairobi. "Le problème, c'est que lorsqu'on voit une forêt saine, comme celle de Ngong, on ne pense pas à ce qui la rend saine. Ce sont les relations qui la rendent saine, des bactéries aux fourmis, en passant par les organismes plus importants. Même s'il y a du commerce, il devrait être réglementé et personne ne devrait s'approprier nos ressources sans raison".
Dans notre pays, "deux législations peuvent s'opposer à l'importation d'insectes en provenance de pays tiers en Belgique", précise-t-on du côté des douanes belges. La première est la législation Cites, qui contient quatre annexes sur lesquelles sont reprises des espèces animales en voie d'extinction ou protégées à divers degrés. Ceux-ci sont listés sur le site Species +. Le second règlement est la législation sur les espèces exotiques envahissantes (EEE), qui interdit l'importation de certaines espèces d'animaux ou de plantes qui pourraient dérégler l'écosystème européen. L'espèce Messor Cephalotes n'est pas reprise dans l'une des annexes de la Cites, ni aucune autre espèce de fourmis. En revanche certaines espèces de fourmis figurent dans la législation EEE, telles que quatre espèces de fourmis de feu ou fourmis électriques.

Si les deux jeunes Belges étaient passés entre les mailles du filet kenyan et arrivés à l'aéroport de Zaventem avec leurs 5000 fourmis prélevées au Kenya, "ils auraient probablement été arrêtés par des douaniers, qui auraient contacté l'Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire qui est l'autorité compétente pour l'importation d'animaux. Sans autorisation d'importation préalable, l'Afsca aurait probablement ordonné la destruction des marchandises", détaillent les douanes belges.
Lorsque l'animal n'est pas protégé, il s'agit d'une importation classique d'animaux vivants soumise à un règlement spécifique, qui doit faire l'objet d'une inspection de l'Afsca et pour laquelle un Document sanitaire commun d'entrée (DSCE) doit être délivré. Ce DSCE est ensuite vérifié par un douanier lors de la mise en libre pratique des marchandises. En ce qui concerne les espèces protégées, par exemple par la Cites (ce qui n'est pas le cas pour ces fourmis), l'importation peut être interdite ou soumise à un permis. En quarante ans, la Cites belge n'a saisi qu'une douzaine d'insectes, principalement des papillons morts, surtout en provenance de Russie. Ce qui lui fait dire que les saisies de cette nature ne sont pas fréquentes.

Néanmoins, le commerce de fourmis vivantes est en plein boom, comme diverses recherches scientifiques l'indiquent. "Le commerce et le hobby de la fourmi, ce n'est pas nouveau, mais un commerce globalisé a émergé avec Internet. Il y a des centaines de sites internet, qui ne sont pas cachés du tout, c'est simplement qu'il n'y a pas de régulation, décrit à La Libre le biologiste Jérôme Gippet, chercheur à l'Université de Fribourg et auteur de plusieurs études sur ce sujet. Les premiers sites de vente en ligne de fourmis ont émergé vers 2002-2004. Essentiellement en Allemagne, en France… En 2017, j'avais répertorié 500 espèces de fourmis commercialisées. En 2023, on est plus proches des 900 espèces… Des gens vendent et achètent des fourmis européennes en Europe, sachant que l'on peut aussi attendre des périodes d'essaimage de reines début juillet, récolter ses propres reines et élever ses fourmis locales. Il n'y a pas de souci dans ce domaine."
Mais d'autres passionnés souhaitent posséder des des espèces différentes : "Des espèces qui n'ont pas besoin d'une de faire une pause hivernale (les espèces de milieu tempéré ont besoin d'être mises au frigo pendant l'hiver), de plus grande taille, originales, colorées… La demande étant en Europe et la source de ces espèces ne s'y trouvant pas, il faut faire passer les frontières aux espèces. D'où un commerce international. Cela a débuté plutôt par des espèces asiatiques et sud-américaines. Énormément de vendeurs chinois envoient les fourmis par la poste, généralement bien cachées dans des paquets souvent maquillés, par exemple en jouets pour enfants. Mais désormais, on peut voir un développement de ce commerce plus seulement centré sur la demande européenne, mais aussi américaine et chinoise. Le marché se développe, commence à avoir des routes d'approvisionnement avec des intermédiaires. Il devient de plus en plus lucratif et de plus en plus rentable. Et donc, des gens y voient une grosse prise d'argent possible. Je pense qu'il y a des organisations beaucoup plus développées et expérimentées (que ces deux jeunes), qui font cela de manière semi-routinière, pour répondre à cette demande. Et qui transportent des quantités monumentales à travers les continents. L'Afrique est pour l'instant relativement sous-échantillonnée comparé à d'autres endroits du monde pour les fourmis."
Entre 200 et 600 euros
La Messor Cephalotes espèce concernée au Kenya appartient aux fourmis moissonneuses, courantes dans le commerce de fourmis "domestiques". "C'est la plus grosse espèce de fourmi moissonneuse, or la taille est importante dans ce commerce. Les espèces de grande taille vont avoir tendance à être plus désirées et plus chères. Donc la demande est plus importante pour ces espèces. Messor Cephalote est une des espèces les plus chères à l'heure actuelle sur le marché, une reine peut se vendre entre entre 200 et 600 euros en Europe."
Ce commerce entraîne un double risque au niveau écologique, pour lequel il faut appliquer le principe de précaution, selon l'expert. Tout d'abord, celui de mettre en péril les populations sur place, à cause d'un prélèvement trop intensif. "Mais le problème majeur du commerce d'invertébrés est le risque d'invasion biologique. Le jour où, en Europe, ces espèces de fourmis exotiques s'échappent ou sont relâchées dans la nature, elles peuvent potentiellement se reproduire et commencer une population non native. Elles peuvent prendre la place d'une espèce équivalente native, et aussi avoir des impacts sur l'agriculture. Par exemple, des espèces de fourmis moissonneuses mangent et transportent des graines ; elles peuvent donc avoir un impact via la consommation de culture directement ou via la propagation d'espèces de plantes. Des espèces de fourmis peuvent aussi piquer, et affecter la santé humaine, en termes d'allergies."
Néanmoins, au niveau législatif, les fourmis se trouvent "dans une zone grise", constate Jerome Gippet. "Globalement, le commerce de fourmis et de la plupart des invertébrés n'est pas soumis à énormément de lois. Aucune régulation ne vise spécifiquement ce commerce. Et c'est assez rare qu'il y ait de réels suivis et une réelle attention de la loi sur ce genre de choses. Même s'il y a eu un précédent avec un des plus gros vendeurs de fourmis européens intercepté et jugé en Australie il y a une quinzaine d'années. Mais généralement, il n'y a pas de réelles conséquences si quelqu'un envoie un colis avec une reine fourmi dedans. Il n' y a pas non plus de coordination entre les États, c'est difficile de savoir quelle espèce est autorisée dans quel pays et les règles qui y seront appliquées. Et même s'il y a des régulations, on ne sait pas ce qui rentre et ce qui sort."
Quelle solution ?
L'expert a donc été positivement surpris par l'attitude sévère des autorités kenyanes, qui ont poursuivi en justice les auteurs. Sa recommandation ? Pour lui, la première étape est de comprendre ce que les gens vendent et achètent. "On peut alors se coordonner pour surveiller un groupe en particulier, si on se rend compte qu'il est très commercialisé. Plus on a d'individus sur le marché, plus on risque d'avoir des soucis, comme pour les fourmis. Savoir ce qui se passe permet de faire des estimations de risques, quelles espèces pourraient être impactées par les prélèvements. À l'heure actuelle, il y a un commerce de cloportes qui se développe, par exemple. Et chaque groupe d'insectes crée son problème. Je souhaiterais que les autorités soient plus proactives mais, à l'heure actuelle, on n'a pas les connaissances pour établir des règles, sans même parler de les mettre en application."