Les futurs traitements par cellules souches soulèvent l'enthousiasme des scientifiques : "Des résultats dont on aurait jamais rêvé !"
On assiste à "un foisonnement d'études cliniques", marquant un tournant dans les traitements par cellules souches. Certains pourraient faire leur apparition d'ici cinq à dix ans.

- Publié le 19-04-2025 à 20h03

Chaque année, la MIT Technology Review établit sa liste des technologies révolutionnaires – celles qui feront réellement la différence dans le monde au cours des prochaines décennies. Parmi les dix sélectionnées en avril pour 2025, on trouve les "thérapies efficaces à base de cellules souches". "Cela fait des années que les scientifiques ont émis l'hypothèse que les cellules souches issues d'embryons humains pourraient guérir des maladies. Aujourd'hui, des greffes de cellules fabriquées en laboratoire sont utilisées pour traiter par exemple les patients atteints de diabète de type 1. Grâce aux technologies émergentes et à l'analyse des données par l'IA, nous constatons une accélération des progrès dans les thérapies par cellules souches, avec un réel potentiel d'utilisation plus large au cours des prochaines années", s'enthousiasme la revue du célèbre Massachusets Institute of Technoloy.
La revue scientifique Nature épinglait elle aussi récemment "un foisonnement d'études cliniques", "marquant un tournant dans les traitements par cellules souches", et estimant que "certains traitements pourraient faire leur apparition d'ici 5 à 10 ans".
"Données d'efficacité solide"
"En décembre 2024, nous avons identifié 115 essais cliniques ayant été autorisés. La majorité des essais ciblent les yeux, le système nerveux central et le cancer. À ce jour, plus de 1 200 patients ont reçu plus de 190 milliards de cellules souches", détaille de son côté la chercheuse danoise Agnete Kirkeby, qui vient de passer en revue l'ensemble des essais réalisés. Ces données démontrent qu'à ce jour, ces produits sous contrôle réglementaire sont sûrs et bien tolérés, même lorsqu'ils sont suivis jusqu'à 10 ans après la transplantation. Et ce qui est enthousiasmant, c'est que nous commençons à voir des données d'efficacité solides émerger de plusieurs essais, en particulier pour la dégénérescence de la rétine ou la maladie de Parkinson."

Une cellule souche "est la mère de toutes les cellules", résume le Pr Cédric Blanpain, expert du domaine à l'Université libre de Bruxelles. Les scientifiques en distinguent deux grands types : les premières sont les cellules souches "adultes", comme celles de la peau ou du sang, qui produisent les cellules qui constituent leur tissu, mais uniquement celui-ci (cellules souches de la peau pour la peau, celles du sang pour le sang)…
Les cellules souches embryonnaires constituent le deuxième type. Provenant de l'embryon extrêmement précoce (jour 5 à 7), ces cellules peuvent donner lieu à tous les tissus ou organes. On les appelle les cellules souches pluripotentes. Pour pouvoir les obtenir et en faire éventuellement des traitements, les scientifiques devaient à l'origine utiliser des embryons produits en surnombre lors des fécondations in vitro ou créés à cet effet, ce qui a suscité des polémiques dans certains pays, y compris en Belgique. Mais en 2006, le scientifique japonais Shinya Yamanaka a découvert une méthode pour ramener des cellules adultes au niveau des cellules embryonnaires. Cette reprogrammation des cellules adultes en cellules souches pluripotentes (sans utiliser d'embryons, donc) lui a valu le prix Nobel en 2012.
Que permettent de faire ces "cellules souches pluripotentes induites" ? "Grâce à ces "IPS", si je vous prends par exemple un peu de votre peau, je peux vous faire, à partir de votre peau, des cellules souches pluripotentes en deux à trois semaines, explique Cédric Blanpain. Ensuite, on peut différencier ces cellules souches pluripotentes, en quelque sorte les pousser vers les cellules du cœur, des neurones, du pancréas, du foie, du sang… Tout ce qu'on veut ! On peut donc voir l'application thérapeutique potentielle : remplacer des cellules d'une manière autologue, c'est-à-dire, pas avec des cellules d'une autre personne, donc sans nécessiter un procédé d'immunosuppression pour éviter un rejet. Par exemple, on peut produire des cellules neuronales puis les pousser vers les cellules qui produisent de la dopamine et traiter ainsi les malades de Parkinson. Dans le pancréas, on peut les pousser vers des cellules bêta du pancréas et remplacer celles déficientes pour traiter le diabète. On peut avoir cela pour le foie… Il y a pour le moment de nombreux essais cliniques en ce sens."
Deux récentes études ont particulièrement marqué les esprits. Tout d'abord, un groupe de chercheurs japonais a produit des cellules neuronales à partir de cellules pluripotentes et les a greffées à quatre patients souffrant d'une paralysie due à une lésion de la moelle épinière. Deux patients ont retrouvé le mouvement de leurs quatre membres et l'un a pu se mettre debout. Les deux autres n'ont pas répondu au traitement. "C'est une avancée majeure. Il y a des résultats comme on n'aurait jamais rêvé d'en avoir, même si l'absence de réponse chez deux patients montre que ce n'est pas encore complètement la panacée", relève Cédric Blanpain.
Fertilité pour les enfants cancéreux
Autre recherche récente à avoir fait beaucoup parler d'elle : aux États-Unis, un homme ayant lutté contre un cancer infantile a reçu la première greffe connue de cellules souches productrices de spermatozoïdes, dans le cadre d'une étude visant à restaurer la fertilité des plus jeunes survivants du cancer. Jaiwen Hsu, avant sa puberté, avait dû subir une chimiothérapie, qui le rendrait probablement stérile. Il a alors intégré une recherche de l'Université de Pittsburgh qui visait à congeler des cellules testiculaires de jeunes garçons atteints de cancer dans l'espoir de préserver leur fertilité future. Hsu, aujourd'hui âgé de 26 ans, est le premier à revenir à l'âge adulte pour tester si la réimplantation de ces cellules pourrait fonctionner. On sait désormais que la procédure s'est parfaitement déroulée, mais la fertilité ne pourra être vérifiée que lorsque le jeune homme essayera d'avoir des enfants. "Je pense qu'il a des chances, juge le Pr Blanpain. Il y a un rationnel tout à fait solide pour réaliser ce genre de procédure. Mes collègues qui étudient les cellules souches du sperme font des transplantations de cellules souches chez les souris, et cela marche très bien pour leur redonner de la fertilité."

Ce qui explique le "tournant" actuel, est "l'avènement" des IPS. Après la découverte en 2006 et l'explosion avec le prix Nobel en 2012, nous en sommes à présent à la "maturité". "Une fois qu'on avait les cellules pluripotentes, il fallait trouver la méthode et la recette de cuisine pour le bon cocktail de produits à administrer aux cellules afin de pousser celles-ci vers l'identité désirée. Cela s'est fait à tâtons, par essais et erreurs."
Parmi les nombreuses tentatives actuelles, quelles sont les plus prometteuses ? "Les greffes de peau fonctionnent très bien mais le besoin reste rare en dehors des grands brûlés, estime Cédric Blanpain. Le diabète, en revanche, est très fréquent, et je pense, constitue l'un des gros "marchés" potentiels. La maladie de Parkinson, est une très bonne indication également. Il y a en outre des dizaines d'essais cliniques en cours pour les dégénérescences maculaires, une maladie qui conduit à la perte de la vision, qui sont extrêmement prometteurs. Je pense que dans trois à cinq ans, on aura un bon recul, sur la sécurité et l'efficacité de ces traitements et on sera sortis des essais cliniques proprement dits."
Une autre voie allie la thérapie génique et les cellules souches, pour traiter des maladies génétiques, par exemple de la peau et du sang. Elle consiste à prélever les cellules souches du patient et corriger l'anomalie génétique avec les ciseaux moléculaires CRISPR-Cas9. Lorsque l'anomalie génétique sur les cellules souches est corrigée, on retransplante au patient ses propres cellules souches corrigées, après une chimiothérapie qui aura préalablement "tué" les mauvaises cellules. Les "bonnes" cellules, grâce à leur avantage sélectif, reprendront le dessus des mauvaises. L'adrénoleucodystrophie liée à l'X, qui condamne les enfants à mourir avant dix ans de paralysie due à une dégénérescence neuronale, est par exemple curable de cette façon, du moins si la transplantation de cellules souches se fait très rapidement après la naissance, lorsque les atteintes cérébrales n'ont pas encore eu lieu. Des équipes médicales sont déjà actives dans ce domaine, en France, au Royaume-Uni ou en Italie.
Contre les thalassémies et la drépanocytose
Aux cliniques Saint-Luc (UCLouvain), l'hématologue Guillaume Dachy réalise des traitements, et participe à des essais cliniques, en thérapie génique cellulaire à base de cellules souches, contre la drépanocytose et les thalassémies. "C'est une espèce d'auto-transplantation mais de cellules souches qu'on a prises du patient, qu'on a modifiées et qu'on réinjecte, précise-t-il. Et pour qu'elles s'installent de manière pérenne, il y a toute une mise en condition du corps du malade. C'est particulièrement important dans les modifications génétiques des cellules souches hématopoïétiques, visant à restaurer la production d'une hémoglobine plus ou moins normale, dans les maladies génétiques congénitales des globules rouges et de l'hémoglobine comme la drépanocytose ou les thalassémies."
L'hématologie est d'ailleurs à la source des traitements par cellules souches : "Car depuis une cinquantaine d'années, on a développé des méthodes de mobilisation pour faire transiter les cellules souches de la moelle osseuse vers le sang périphérique et puis les récolter de manière relativement aisée. Et ce, dans le cadre de transplantation de moelle osseuse où on transplante le système sanguin d'un donneur sain à un patient, de telle manière à ce que le système immunitaire se reconstitue, pour lutter contre la maladie dont souffre le malade, que ce soit une leucémie aiguë, ou un état cancéreux de la moelle osseuse ou des ganglions."
Mais ces thérapies géniques cellulaires par cellules souches font face à un gros obstacle : "Un élément de blocage par rapport à l'accès large de ce genre de traitement, c'est le coût, affirme le Dr Dachy. Ce sont des traitements qui coûtent très cher, en particulier pour le sang. La recherche et le développement sont typiquement de gros projets académiques. Il y a énormément de recherche fondamentale, translationnelle éventuellement appliquée. Ensuite, des firmes rachètent cela. Le business model est le rachat de brevet, avec une mise en rentabilité de ces brevets. C'est ainsi qu'on arrive à des thérapies de cellules souches de modification génétique par exemple dans les maladies du sang qui sont proposées à la facturation à l'Inami au-delà du million d'euros, pour un patient. Un tel dossier est en cours de discussion à l'Inami. En tant que médecin, je trouve cette dérive financière inquiétante. Que la production des connaissances soit académique et la mise à profit privée pose aussi problème."
Cela dit, les scientifiques travaillent déjà à des alternatives. Le Dr Dachy a ainsi collaboré à un essai clinique où l'objectif, était au départ d'une cellule souche, de produire différents types de cellules immunitaires, elles-mêmes transformées en médicament. "On peut ainsi donner à plusieurs personnes le même produit cellulaire. Cela permettrait de passer les barrières de coût et d'accès puisque, avec un seul lot de production vous traitez plusieurs patients, contre normalement un lot pour un patient."
Les cellules souches sont-elles un remède miracle pour l'arthrose du genou ?

Les cellules souches sont-elles également un remède miracle pour les douleurs du genou ? Pas du tout. Une nouvelle méta-étude, publiée par le groupe international indépendant Cochrane Collaboration, a examiné les 25 essais randomisés portant sur les injections de cellules souches pour l'arthrose du genou, menés à ce jour dans le monde entier. Au total, ces études ont porté sur 1 341 participants. "Nous avons constaté que les injections de cellules souches peuvent légèrement améliorer la douleur et la fonction par rapport à une injection de placebo, mais l'ampleur de l'amélioration peut être trop faible pour que le patient la remarque", décrit le rhumatologue australien Samuel Whittle, dans The Conversation.
"Les gens qui faisaient cela ne voulaient jamais mener d'études en comparant leur traitement à un placebo. Et ils savaient très bien qu'une grosse partie de leur effet était sans doute un effet placebo, se rappelle le Pr Cédric Blanpain (Université libre de Bruxelles). Beaucoup de sociétés faisaient cela, même en Belgique, mais elles ont progressivement disparues car il n'y avait aucun rationnel derrière. Toutes les études se sont révélées négatives !" Et de poursuivre : "Avec la société internationale de recherche sur les cellules souches dont je suis membre, on se bat depuis 20 ans contre le charlatanisme. On pourchasse les gens qui font de la fake medicine. C'est vrai qu'il y a quelque chose de fascinant, de séduisant, dans les cellules souches. C'est pour cette raison que les charlatans arrivent si bien à surfer sur la vague. C'est en outre un domaine où peu de monde s'y connaît, y compris parmi les médecins. Il y a donc énormément de charlatanisme."
Discorde aux États-Unis
Aux États-Unis, il existe de nombreuses cliniques privées vendant des traitements par cellules souches (genou, anti-âge…) en tout genre, "où les gens payent des fortunes"." Il faut d'autant plus se méfier et rentrer dans des essais cliniques ou des lieux contrôlés et ne pas se rendre dans ces genres de ces cliniques privées, où tout ce qui se fait est du charlatanisme. Quand cela devient interdit aux États-Unis, ils font ça dans les eaux internationales, dans les pays moins regardants ; il y a de nombreuses cliniques de ce type dans les pays de l'Est…"
Aux États-Unis, la surveillance de ces cliniques fut d'ailleurs l'un point de discorde qui a amené le nouveau ministre de la Santé, Robert Kennedy, à licencier Peter Marks, directeur de l'évaluation à la FDA, le régulateur fédéral des produits de santé. Le premier voulait un allègement des règles, alors que le second craignait un danger pour le consommateur. La société internationale de recherche sur les cellules souches a déploré le départ de Peter Marks, "qui s'est toujours battu contre le charlatanisme", selon Cédric Blanpain.