Anderlecht veut fermer tous les commerces du quartier Clemenceau à 21 h : "On veut juste ramener de l'apaisement et de la tranquillité"
"On ne va pas éradiquer le trafic de drogue mondial. On veut juste ramener de l'apaisement et de la tranquillité", se justifie le bourgmestre.

- Publié le 24-10-2025 à 08h26
- Mis à jour le 24-10-2025 à 08h27

Objectif : "électrochoc." Et pour cela, Anderlecht opte pour une mesure radicale, une première vu l'ampleur. Sur proposition du bourgmestre, le collège communal d'Anderlecht a validé le projet de faire fermer (via une ordonnance de police) tous les commerces du quartier Clemenceau entre 21 h et 5 h du matin, sans distinction, sauf pour les pharmacies. Le secteur concerné s'étend de la place Bara (dans les limites communales) au boulevard du Midi jusqu'à la porte d'Anderlecht, puis la chaussée de Mons, la rue Raphaël, la place du Conseil et la rue de Fiennes. Autrement dit, le triangle central du quartier de Cureghem, celui qui concentre les commerces. En cas de non-respect de la règle, l'amende pourra atteindre 500 euros.

"Nous sommes dans le cadre de la lutte contre les nuisances, et toujours dans la politique des hotspots (points chauds liés au trafic de stupéfiant) où les dispositions mises en place sont adaptées par quartier, précise le bourgmestre Fabrice Cumps (PS). "Cureghem n'est pas le Peterbos. Au Peterbos, on parle davantage de cocaïne avec des clients que l'on peut sanctionner puisqu'ils ont des moyens. C'est moins le cas à Cureghem avec davantage de consommateurs de crack, plus précarisés."

"Les incivilités explosent à partir de 20 h"
Selon les analyses et récents rapports de la zone de police, du service juridique de la commune et du manager de quartier de Cureghem mais aussi selon les plaintes des riverains qui s'accumulent depuis des années, les nuisances dans le secteur viennent d'une "stagnation d'un certain public en soirée dont le comportement perturbe gravement l'ordre public".
"On note que les incivilités explosent à partir de 20 h et se poursuivent toute la nuit. Le phénomène semble s'installer dans la durée et gagne en intensité", développe un rapport qui évoque des faits de tapages lors de regroupements devant des établissements Horeca, voire parfois devant des commerces qui servent illégalement de l'alcool dans l'arrière-boutique. Bagarres, défécations et urines sur la voie publique, consommation de substances, agressivité et harcèlement ciblant des habitants excédés, squats des halls d'immeuble… Et ce public en errance, parfois consommateur de drogue, attire aussi les dealers avec toutes les problématiques qui en découlent. On pense notamment à la vague de fusillades qui a frappé le quartier en début d'année.
"La concentration de commerces offre une sorte de commodité"
Mais alors, pourquoi ces personnes se regroupent à la nuit tombée à Cureghem et pas ailleurs ? "La concentration de commerces, surtout ouverts la nuit, offre une sorte de commodité. Cela fait du quartier un point de rendez-vous, développe le bourgmestre. On a par exemple eu un commerce qui vendait des fioles d'ammoniaque (qui permet de transformer la cocaïne en crack), il y a la vente d'alcool, de cigarettes de contrebande" mais aussi plus simplement des toilettes par exemple.
Techniquement, les établissements accessibles au public devaient déjà fermer à 1 h à Cureghem : des fermetures qui ne sont pas toujours respectées. Les services de police font aussi face à une difficulté : identifier précisément l'activité de certains commerces. Ceci explique notamment pourquoi la commune ne s'attaque pas à un type particulier d'établissements comme les coiffeurs ou les snacks.
Anderlecht a déjà tenté de cibler certains commerces individuellement, notamment ceux pointés du doigt par des riverains. Une quarantaine a été fermée administrativement (et donc temporairement) sur la commune cette année. Mais si les permis des établissements sont en règle, la commune a peu de recours plus durables. De plus, il y a des établissements qui ont une activité tout à fait légale et qui, malgré eux, deviennent des points de rendez-vous. "Certains sont dépassés."
Malgré ces actions ciblées, le phénomène persiste. D'où la mesure proposée par le bourgmestre : "Après l'individuel, on prend une mesure plus générale. Cela ne pénalise pas les commerces de jour qui ferment à 20 h. 21 h, ça laisse aussi le temps d'aller boire un verre pour les habitants, ou de s'acheter un snack. Pour les night-shops qui ouvrent d'ordinaire à 18 h, il sera proposé une ouverture anticipée (vers midi, cela reste à définir) pour compenser en partie la fermeture nocturne." Les mesures de ciblage individuel sur base des plaintes se poursuivront également.
Un vote le 6 novembre
En cassant cette attractivité nocturne du quartier, Anderlecht espère briser le cercle des nuisances. "On ne va pas éradiquer le trafic de drogue mondial. On veut juste ramener de l'apaisement et de la tranquillité pour les habitants mais aussi pour les commerçants qui subissent la situation dans le quartier."
Une évaluation du dispositif est prévue à mi-parcours. Le texte porté par le collège communal prévoit une entrée en vigueur après le vote au conseil communal (le 6 novembre) et jusqu'au 6 février prochain. Nous apprenons toutefois que le collège n'était pas unanimement favorable à cette mesure. Il risque donc d'y avoir des débats lors de la séance qui s'annonçait déjà tendue avec le vote du budget. Si le texte est bien voté, il y aura tout de même quelques jours de tolérance le temps d'informer les commerçants qui n'ont pas été concertés pour élaborer la mesure.
Le bourgmestre le sait : cette mesure créera un débat et des recours seront possibles devant le Conseil d'État. "C'est une première, mais la situation est compliquée et nécessite des mesures exceptionnelles. Nous sommes souvent pointés du doigt par le ministre de l'Intérieur (le libéral Bernard Quintin dont le parti est membre de la majorité anderlechtoise) qui ne nous donne pas les moyens d'agir pour autant. Faute de moyens, on se débrouille donc avec les moyens du bord."
Pour rappel, la zone de police Midi (qui couvre aussi Saint-Gilles et Forest) bénéficie fréquemment mais pas quotidiennement de deux ou trois équipes de deux agents de la police fédérale en soirée. Vu les effectifs de la police locale, entre les matchs de foot (RUSG et RSCA), les grèves ou la récente expulsion du square de l'Aviation, "les missions classiques de sécurisation sont parfois compliquées à assumer."
D'ailleurs pour faire respecter la fermeture nocturne, aucun renfort policier n'est prévu. Le quartier étant un hotspot, il concentre déjà les effectifs de police.
Le dispositif sera analysé tout au long de son application en relation avec les zones de police de Bruxelles et de Molenbeek, deux communes voisines du périmètre, pour éviter un phénomène de report. "Rien n'est plus mouvant et adaptable que ce type de mesure."
Certaines sont pourtant en place depuis de nombreux mois. Sur ce même modèle d'une ordonnance de police d'une durée de trois mois renouvelables, depuis mars 2024, la fréquentation des espaces publics du Peterbos par d'autres personnes que celles qui y habitent est interdite. La fermeture des commerces de Cureghem la nuit pourrait donc également être prolongée si elle s'avère efficace.
Pour le Peterbos, le bourgmestre estime que les retours du terrain sont meilleurs depuis quelque temps et que la levée de la mesure pourrait prochainement être envisagée.