Dans le désert du Sahara, cette oasis lutte pour sa survie (REPORTAGE)

- Publié le 30-05-2019 à 14h36
- Mis à jour le 31-05-2019 à 10h16

La Tunisie aspire à sortir du modèle du tourisme balnéaire de masse, en crise. Certains misent sur l'écotourisme. Comme ces habitants d'une oasis aux portes du Sahara, menacés par le changement climatique.De la route, c'est une grande tache verte foncé, au milieu du jaune du désert et sous le bleu azur du ciel sans nuage. L'oasis d'Hazoua s'étend sur près de 1 000 hectares, à la frontière entre la Tunisie et l'Algérie, entre le chott Djerid – une vaste plaine saline de 5 000 km 2 -, et le célèbre désert du Sahara. Quand on s'approche, les pieds s'enfonçant dans le sable, c'est pour découvrir des alignements de palmiers dattiers, séparées par des haies formées de feuilles de palme. Une façon de bloquer les vents chargés de sable, de servir de barrière pour les chameaux, mais aussi de délimiter les parcelles. Car il y a ici précisément 978 exploitations, d'un hectare chacune. Jusqu'en 1961, ici, ce n'était pourtant que le désert. Mais le gouvernement tunisien a alors décidé de creuser un puits en profondeur et d'offrir ces oasis aux nomades – les Beni Ghreb – qui jusque là parcouraient le désert avec leurs chameaux la majorité de l'année, afin de les sédentariser, sur base volontaire.

"En effet, autrefois, les habitants du village d'Hazoua étaient des nomades, raconte Omrane Belhadj, un agriculteur qui détient l'un 402 hectares bio – "c'est plus coûteux, mais c'est plus rentable" – de la palmeraie. Moi-même, je suis né dans le désert, même si je ne m'en souviens pas ! Les gens d'ici aiment d'ailleurs y retourner dès qu'ils peuvent. Au printemps, lorsque le désert fleurit, tout le monde part en excursion et plante sa tente pour aller observer cela !" Dans l'oasis, c'est en tout cas le début de la floraison des dattes, et donc de l'opération de pollinisation à la main. Sur la plupart des dattiers, sont apparues des gerbes de grelots jaunes pâle, les fleurs.
Manque d'eau et vent capricieux La pollinisation, qui ne peut être réalisée spontanément par le vent par manque de palmiers mâles, consiste à extraire le pollen des palmiers mâles pour le poser sur les régimes des palmiers femelles. Et pour cela, il faut grimper à mains nues au sommet des palmiers dattiers. Aujourd'hui, c'est le plus vieux du groupe, Abdallah Mosbah, qui s'y colle. Rapidement, au sommet, seuls la tache blanche de son keffieh bédouin, est encore visible entre les rameaux. Puis, après quelques minutes, se servant des palmes du dattier comme d'un toboggan, il redescend souplement au sol. La technique, bien plus efficace que la version mécanisée, est apprise dès l'enfance, en débutant par les arbres les plus bas.

Au pied des dattiers, des petits tuyaux, à moitié dissimulée dans l'herbe, vaporisent des gouttelettes d'eau. "Les dattes, c'est l'eau. Si vous n'avez l'eau au moins de juin, juillet, août, tu n'as pas de dattes, tu as des cailloux, des dattes sèches ! On doit irriguer régulièrement, résume Saïdi Sadok, fondateur de groupement de producteurs de dattes bio à Hazoua. Ceci, c'est le nouveau système d'irrigation par 'bubbler'. Contrairement à l'ancien système par submersion, tu vas économiser l'eau en la donnant directement au palmier, au lieu d'irriguer de chaque palmier vers l'autre. La qualité des dattes sera aussi meilleure. On est dans une zone où il n'y a pas beaucoup d'eau réservée dans nos nappes, qui se trouvent à 600 à 800 mètres de profondeur. Si on continue à tirer de l'eau comme ça, on va dégrader cette nappe en 30 ans, alors qu'elle est là depuis des millions d'années. Un tel système (de micro-irrigation) , coûte très cher, mais c'est la seule façon pour assurer le futur de la région. Sinon, on va devoir déménager, les jeunes vont partir…"
D'autant que le climat change, dit-il. "Je peux observer le manque de pluie, que les températures sont plus chaudes lors des mois les plus froids. Vu le manque de pluie, on observe une absence des plantes dans le désert. Le vent amène alors le sable vers le nord, même vers l'Europe. Tout ça crée l'inverse du microclimat dont on a besoin dans une oasis. Dans une zone aride, comme ici, l'air prend l'humidité de ces palmiers, d'arbres fruitiers, de ces dattes, si je ne crée pas avec ce système d'irrigation une biodiversité et un microclimat, avec des arbres fruitiers (sous les dattiers qui les protègent du soleil, NdlR) et une couche d'herbe au sol, qui conserve l'humidité."

Appel aux touristes C'est en se désespérant de voir sa famille d'agriculteurs tirer de moins en moins de revenus d'une terre bouleversée par le climat et le manque d'eau et en observant "les jeunes qui commençaient à partir vers l'Europe", qu'il a "réfléchi à comment résoudre ces difficultés". "Il fallait trouver une solution où on pouvait vendre notre produit, loin de la concurrence, avec un prix équitable minimum garanti… Et nous avons converti notre système vers le système écologique. Mais pour avoir des revenus, il faut d'abord garantir la qualité des dattes, et dans ce but, on a créé un groupement d'agriculteurs, pour financer de la formation, un tracteur, des experts pour l'irrigation… En fait, j'ai commencé d'abord avec mon père, mon frère et ma tante, car les autres agriculteurs ne voulaient pas ! Et en voyant qu'on réussissait, ils sont alors venus nous voir. On est à présent 128 et j'ai 300 demandes d'agriculteurs du village qui veulent être avec nous. Mais si je les invite tous, on ne peut pas faire le conditionnement, car on a une trop petite unité, explique-t-il, insistant pour faire goûter ses dattes et faisant visiter, à l'extérieur de l'oasis, les hangars de la coopérative, où plusieurs dizaines de femmes, assises à des tables métalliques, emballent des dattes au logo Beni Ghreb, avant qu'elles soient expédiées vers l'Europe.

Un bâtiment destiné à accueillir pour des nuitées les clients et les touristes a aussi été construit, avec vue sur le désert et l'oasis. L'idée est à présent d'inviter les touristes à assister à la récolte de dattes ou la pollinisation.

Les habitants s'en réjouissent déjà, comme cet agriculteur local, dans son vêtement traditionnel – sarouel et keffieh – blanc et bleu et qui est aussi membre d'un groupe de danse de folklore bédouin d'Hazoua : "On souhaite qu'il y ait beaucoup de touristes ici, assure Saïd Saïdi , avant de s'installer sous les tentes dressées pour le repas . On en manque, en Tunisie et ici à Hazoua. Des masses de touristes, un problème ? J'ai grandi ici, dans le désert, tu trouves beaucoup de touristes, j'ai fait le guide à plusieurs reprises, dans le désert, j'aime ça. On espère beaucoup de l'hôtel de M. Sadok, et des visites de l'agriculture biologique. Le tourisme, c'est important pour les rentrées économiques. On a énormément besoin de cela ici."

La Tunisie veut tourner le dos au tourisme balnéaire de masse, ce "modèle obsolète"
Le modèle wallon est-il exportable en Tunisie ? C'est le pari que font les porteurs du projet Bioted, lancé par la fédération Inter-Environnement Wallonie, l'ASBL Accueil Champêtre en Wallonie et des acteurs publics et privés tunisiens (lire épinglé). Leur idée est de développer une filière de tourisme à la ferme, en particulier bio. C'est que pour beaucoup, la formule du tourisme de masse via les buildings hôteliers à la côte a vécu en Tunisie.
"Le tourisme balnéaire en Tunisie est en stand by. On a théoriquement 240 000 lits mais un tiers de cette capacité est fermé. Économiquement, ce n'est pas assez rentable, indique Houssem Ben Azouz, président de la fédération interprofessionnelle du tourisme tunisien. On a fait beaucoup d'erreurs stratégiques. En 1995, on a décidé de de doubler la capacité du tourisme balnéaire, et cela s'est fait de manière irréfléchie, cela a créé une guerre des prix entre les hôtels. L'autre erreur a été de ne pas diversifier l'offre dès le début." Au niveau de respect de l'environnement, "on est loin du compte. Le modèle n'a pas été pensé pour être durable. On est conscients que ce modèle est obsolète, mais on a 700 hôtels, on ne peut pas les détruire. Le modèle qu'on a développé est en crise. Notre fédération milite, pour diversifier l'offre et développer des modes d'hébergement, écologique, avec des modèles adaptés à chaque région. Par exemple, le modèle balnéaire – les grands hôtels – a été transposé à Tozeur (aux portes du Sahara, NdlR) ; ça ne marche pas, sur 20 hôtels, 4 sont ouverts. Mais on est content de voir que beaucoup de Tunisiens investissent dans l'hébergement alternatif (maison d'hôte, écotourisme…) On a beaucoup de retard par rapport à d'autres concurrents. C'est encore marginal, mais cela croît et cela attire une clientèle tunisienne, mais aussi étrangère."
"Marchés moins impactants" Cela dit, du côté d'Inter-Environnement Wallonie, association environnementale qui soutient un modèle d'agritourisme bio en Tunisie via le projet Bioted, on reconnaît la contradiction qui consiste à envoyer des touristes en avion depuis l'Europe, avec tout ce que cela implique en terme d'empreinte carbone, dans des installations "vertes". "Il faut investiguer d'autres marchés, é voque ainsi Marie Spaey, chargée du tourisme durable à IEW . Une idée est d'examiner les marchés qui sont moins 'impactants': le marché tunisien, les expatriés, les pays limitrophes, voir dans quelle mesure les touristes européens qui viennent déjà à la côte pourraient étendre leur séjour ou faire une partie de leur séjour dans l'arrière-pays. Enfin, on peut aussi voyager autrement et venir ici en train et bateau."
Le contexte : un projet belgo-tunisien
Fin avril 2019, une délégation d'acteurs publics et de l'associatif wallon s'est rendue en Tunisie, à la rencontre d'agriculteurs bio se lançant dans le tourisme. C'est un premier résultat concret du projet Bioted lancé par la fédération Inter-Environnement Wallonie, avec entre autres Wallonie-Bruxelles International et des acteurs publics et privés tunisiens touristiques et agricoles. En se basant sur le modèle de développement du tourisme à la ferme en Wallonie, le but est de développer une filière d'agritourisme bio durable et équitable à l'échelle du territoire tunisien, grâce à la création d'une coupole fédérant les acteurs ou encore le coaching de porteurs de projets.