La mouvance anti-islam se muscle à Anvers
Pegada-Vlaanderen a lancé un appel au rassemblement anti-islam à Anvers. Hart boven Hard, mouvement citoyen, prépare une "veille" en forme de contre-offensive. Explications et analyse.
- Publié le 16-01-2015 à 13h57
- Mis à jour le 16-01-2015 à 15h02

Pegida, la mouvance d'extrême droite allemande agissant sous le nom de Patriotische Europäer gegen die Islamisering des Abendland a donc débarqué en Belgique. Les Patriotes européens contre l'islamisation de l'Occident font surtout des émules au nord du pays, singulièrement à Anvers, où la branche flamande Pegida-Vlaanderen a pris ses quartiers.
Tout a démarré le 6 janvier - la veille des attentats terroristes à Paris… - par la création d'une page Facebook homonyme qui a déjà récolté, en moins de dix jours, plus de 5 500 "likes" (mentions : "j'aime"). Ce mouvement veut "enfiler les gants" (de boxe...) "contre l'islamisation du Vieux continent et la terreur musulmane".
En réalité : contre l'islam tout court . Pegida-Vlaanderen reprend à son compte une idéologie d'extrême droite (renforcement de la politique d'expulsion des migrants, rétablissement des contrôles aux frontières…) et surfe sur un populisme très classique (non aux abattages rituels; non aux heures réservées aux femmes dans les piscines; non aux repas halal dans les écoles…).
Même sans les attentats...
Qui est derrière Pegida-Vlaanderen ? Hans Dubois (47 ans), actif dans le monde de la finance, initiateur de la page et porte-parole, affirme être indépendant de tout parti politique. Interrogé dans la presse flamande, il explique que ce mouvement traduit un sentiment qui sommeille en Belgique et en Europe : il est temps de dire stop à l'islam totalitaire. A l'islam aussi, si on le suit bien. "Même sans tenir compte des attentats de Paris, l'islam comme système n'est pas compatible avec nos valeurs occidentales comme, par exemple, l'égalité entre homme et femme", déclarait-il mercredi dans "De Standaard". Il s'agit d'envoyer le signal que "nos libertés sont menacées", ajoute-t-il. "Nous sommes concernés : nous sommes le peuple", lit-on encore sur Facebook
Pegida Vlaanderen appelle à un premier "Rassemblement populaire pour la liberté, contre l'islamisation" lundi 26 janvier à 20 heures à Anvers (lire ci-dessous).
Stratégie enclenchée après le 11 septembre
Un rassemblement qui fait écho à ceux qui, depuis octobre dernier, se répètent tous les lundis en Allemagne. Pour Manuel Abramowicz, spécialiste de l'extrême droite et rédacteur en chef du web-journal RésistanceS.be, "la "résistance" à ladite "islamisation de notre société" est un paravent populiste pour poursuivre une stratégie raciste enclenchée après les attentats du 11 septembre, il y a plus de 13 ans".
Avant l'émergence de Pegida en Allemagne, "cette stratégie utilisant la lutte contre l'islam pour poursuivre les noirs desseins racistes de l'extrême droite historique s'était développée en Grande-Bretagne, depuis 2009, avec la création de l'English defence league", rappelle-t-il. Cette ligue anglaise recrutait principalement ses supporters chez les hooligans. "Forte à ses débuts, elle s'est aujourd'hui effondrée, notamment grâce à la contre-offensive des mouvements populaires antifascistes et antiracistes anglais", explique M. Abramowicz. "A l'époque, des tentatives de fonder en Belgique des sections locales de l'English defence league avaient eu lieu. Sans succès."
Ce qui ne veut pas dire que l'islamophobie n'est pas exploitée par l'extrême droite, du Vlaams Belang à l'ex-Front national en passant par une myriade de groupuscules identitaires. Au début des années 2010, plusieurs partis et groupes d'extrême droite de pays européens (en Allemagne, en Belgique, en France…) s'étaient mis ensemble pour créer "Villes contre l'islamisation". Le président de cette association européenne anti-musulmane n'était autre que Filip Dewinter, jusqu'il y a peu l'homme fort du Blok/Belang, précise encore le rédac-chef de Resistances.be.
Rendez-vous le 26 janvier à Anvers
La police anversoise a été saisie jeudi d'une demande de Pegida-Vlaanderen d'organiser un premier "Rassemblement populaire pour la liberté, contre l'islamisation", le lundi 26 janvier à 20 heures, Handschoenmarkt, devant la cathédrale d'Anvers. Aucune autorisation n'a été encore accordée; une enquête est en cours.
Jeudi soir, 250 personnes avaient cliqué la case "je participe". Mais impossible de savoir qui sont ces anonymes qui annoncent leur présence : aucun résultat ne s'affiche sur la page quand on cherche qui sont les "hôtes de l'événement"...
"Dans un coin"
Bilal Abbas, lui, a tenté d'engager la discussion avec Pegida-Vlaanderen. "Et que faites-vous des musulmans ordinaires ? Ceux qui doivent affronter un avenir incertain. D'un côté, on est pourchassés par les extrémistes et voilà que vous commencez aussi. On nous pousse dans un coin. Pour de nombreux jeunes, cela va conduire à plus d'isolement et ils vont en effet se radicaliser. S'en prendre à un groupe en raison de sa foi est raciste, qu'on le tourne dans un sens ou dans un autre. Si cela avait été une marche contre le terrorisme, j'aurais marché avec vous. Hélas", a-t-il posté comme message , resté sans réponse.
Si Pegida obtient les autorisations nécessaires et organise effectivement son rassemblement anti-islam, ses sympathisants ne devraient pas se retrouver seuls dans la rue.
Une page anti-Pegida Vlaanderen qui vient d'être ouverte sur Facebook a déjà récolté plus de 2000 mentions "j'aime". Et la plateforme citoyenne "Hart boven hard", l'équivalent flamant de "Tout autre chose", organise le même jour, à 18h30, dans la même ville d'Anvers (sur le "Steen"), une "veille pour une société solidaire". Plus de 1000 personnes ont déjà promis d'être là...
Pour tous
Cette initiative a été lancée deux jours après l'annonce du rassemblement de Pegida.
"Si Pegida fait une manifestation contre l'islam, c'est à nous de démontrer qu'Anvers est effectivement une ville qui appartient à tous, quelle que soit l'origine ou la religion", indique Hart boven Hard-Anvers. "Nous voulons ainsi envoyer le signal, de manière positive, que chacun a et reçoit, de manière égale, une place dans notre société", indique Ciska Hoet, porte-parole de l'association. "C'est une réponse claire et immédiate à ceux qui veulent semer la haine et l'inégalité sur base de l'origine et la religion. Nous ne voulons pas voir importer Pegida à Anvers".
Un mouvement encore marginal
Sociologue à l'ULB, Dirk Jacobs ne préfère pour l'heure ne pas faire de pronostics quant à l'importance que pourraient prendre ces manifestations islamophobes, mais il entend les relativiser. "Avant que la presse n'en parle, la page Facebook n'avait pas recueilli beaucoup de likes explique-t-il. De plus, leurs revendications font clairement référence à l'extrême droite. Je doute qu'ils puissent rassembler au-delà des troupes flamandes déjà ouvertement islamophobes. Les personnes qui se posent des questions légitimes sur la place et le rôle de l'islam dans nos sociétés ne devraient pas se retrouver dans les revendications de ce groupe."
Ce mouvement, qui ne trouve pour l'instant aucun écho en Wallonie, serait-il pour autant propre à la Flandre ? "Aujourd'hui, tous les pays sont en puissance des terreaux favorables pour l'émergence de ce genre de mouvements explique Corinne Torrekens, elle aussi sociologue à l'ULB . Il est vrai cependant que la présence depuis maintenant des décennies de l'extrême droite dans le paysage flamand a contribué à la polarisation des débats entourant l'islam. Rappelons aussi qu'en la matière, la N-VA, elle-même, tenait un discours beaucoup moins lisse jusqu'il y a peu. On verra comment cela évolue."
De plus, constate encore Corinne Torrekens, "l'ensemble du débat politique devient de plus en plus populiste. Le fait par exemple qu'une majorité des partis s'empare comme aujourd'hui de la question de la déchéance de la nationalité nous aurait étonné jusqu'il y a peu".
Si le contexte est favorable à ce genre de mouvements, il est avant tout favorable à l'émotion spontanée de manière générale précise la chercheuse. "Regardez la foule qu'ont rassemblée les manifestations dimanche à Paris et dans le monde. Rien ne dit que dans un tel contexte les gens se tourneront exclusivement vers des mouvements de replis."
La portée de ce mouvement ne devrait pas toucher au-delà des troupes de l'extrême droite, confirme encore Dirk Jacobs, mais celles-ci représentent tout de même encore 10 % de l'électorat flamand.
"Face à ces événements, et face aux réactions populistes que l'on retrouve aujourd'hui dans de nombreux partis, ce sont évidemment les extrémistes musulmans qui se frottent les mains, mais également l'extrême droite" prévient Corinne Torrekens.
Ces manifestations, en effet, entrent en plein dans la stratégie de nombreux jihadistes expliquait jeudi l'islamologue Gilles Kepel dans la presse française. Ces derniers souhaitent accentuer les failles culturelles existantes dans les sociétés européennes pour que chacun, porté par la peur de l'autre, se radicalise dans son coin, et que ces fractures se traduisent par "des situations de guerres civiles".