Les jeunes musulmans mettent en garde leur pays
Les jeunes Belges de confession musulmane croient-ils encore en la Belgique ? La réponse n'est pas certaine.
- Publié le 16-03-2015 à 09h47

Avant on s'asseyait tous ensemble, presque religieusement, et on regardait le JT. Aujourd'hui on l'ignore, on ne le regarde plus, on ne l'estime plus. On a compris qu'il ne nous comprendrait jamais et qu'il brasserait toujours des stéréotypes."
Hasma assume ses propos, le jugement qu'elle porte sur son pays est très sévère.
Un islam "couscous thé à la menthe"
Nous sommes à l'Espace Poincaré, situé sur le boulevard du même nom, au large du quartier du Midi à Bruxelles. Sur près de 3 500 mètres carrés, il accueille depuis un an des associations, des jeunes étudiants ou des écoles de devoirs. Son objectif est clair : offrir un cadre encourageant pour les jeunes musulmans qui voudraient s'affirmer en tant que citoyens au sein de la société belge.
Nous sommes à l'Espace Poincaré, mais nous pourrions être autre part. Partout, où que nous rencontrions des jeunes Belges de confession musulmane, religieux pour la plupart, nous entendons résonner les mêmes mots : islamophobie, discrimination, peur, intolérance, méconnaissance, incompréhension, marginalisation. Partout s'affiche la même tristesse, ou le même désappointement "de ne pas pouvoir être tel que nous sommes".
"C'est vrai, nous en avons marre d'un islam couscous thé à la menthe ; d'un islam gentil et exotique. Dès que l'on s'affirme, dès que l'on devient visible, dès que l'on assume ce qui nous habite, dès que l'on apporte une voix différente au sein de l'espace public, on nous marginalise", explique Wissam, jeune chef scout. "Ce qui est le plus dur", poursuit un de ses confrères, "c'est le regard de suspicion. Lorsque le monde musulman lance une initiative, on le soupçonne systématiquement des pires desseins."
Le juste milieu
À Louvain-la-Neuve, Assia, Zineb et Ismaël discutent au sommet des escaliers de la gare. En 2012, ils ont lancé le Gemu, le Groupe des étudiants musulmans de l'UCL. "Il existait des kots chrétiens, mais aucune représentation pour les musulmans. Nous aussi souhaitions pouvoir apporter notre voix dans le débat, notre plus-value", indiquent-ils en soulignant l'accueil positif que leur a réservé l'université.
"Nous sommes bien ici . Contrairement à l'ULB qui semble avoir peur de toute référence religieuse, nous nous sentons accueillis à Louvain-la-Neuve. Même si ce ne sont pas des lieux dédiés à l'islam, nous apprécions le fait qu'il y ait au sein de l'université des espaces propices à la prière."
Le soleil tape à travers les stores du petit auditoire au sein duquel nous poursuivons la discussion. Assia, Zineb et Ismaël hésitent, cherchent leurs mots, reprennent leurs phrases, s'interpellent du regard, se passent la parole pour préciser leurs propos et espérer que leur discours soit le plus clair possible. "Dire qui nous sommes, encourager les musulmans à cultiver la culture arabo-musulmane, proposer aux autres de la découvrir, ce n'est pas contradictoire avec le vivre ensemble, c'est justement complémentaire. Nous ne pouvons aller vers les autres si nous ne sommes pas nous-mêmes, si nous ne nous connaissons pas", déclare Assia .
L e souci sincère que partagent ces trois jeunes pour leur religion est interpellant. " Elle est tellement belle", dit Zineb. "C'est la religion du juste milieu, de la justice, de la recherche constante de l'équilibre. Elle nous pousse plutôt à aller chercher le meilleur de ce que nous sommes."
L'appel de la dernière chance
Michaël Privot et Taoufik Amzile ont eux un discours très assuré. Tous deux, notamment à travers le mouvement Embem (Empowering Belgian Muslims), sont des piliers d'une jeunesse musulmane assumée et très éduquée. Avec le réseau Convergences musulmanes qu'ils ont contribué à mettre sur pied, ils fédèrent un tissu associatif très important. Beaucoup les accusent de communautarisme, mais eux s'en moquent. " Nos seuls objectifs sont d'aider la communauté musulmane à convertir positivement l'énergie qui l'habite et, en tant que jeunes citoyens musulmans, d'interpeller le monde politique pour qu'il nous prenne enfin en considération."
Pour tous les deux, cet appel est un peu celui de la dernière chance. Cela fait des années, signalent-ils, que le monde associatif musulman tourne à plein régime, mais aussi que les retours du politique sont inexistants. " Aujourd'hui, nous mettons au défi à la fois le monde musulman qui doit nettoyer ses écuries d'Augias, mettre en place une structure solide, et une véritable instance de régulation, mais aussi la société belge", précise Taoufik . "Sur les plans culturel, philosophique, ethnique, socio-économique, les musulmans cumulent toutes les difficultés, ils sont toujours du mauvais côté de la barrière. Le monde politique doit comprendre que l'émergence d'une classe moyenne au sein de la communauté musulmane est indispensable. Aujourd'hui la question quid de l'islam en Belgique est une question de survie."
"Soit on prend l'opportunité qui se présente, soit cela va aller beaucoup plus mal", redoute Michaël Privot . "Si dans un premier temps on ne donne pas aux jeunes ne fût-ce qu'un peu de reconnaissance, on risque de repartir pour 10 ou 15 ans d'attentats et de départs pour le jihad."
La Belgique est un pays tolérant, mais…
Élie Chalamé ne se retrouve pas vraiment au sein des mosquées, et préfère prier de chez lui. Cela fait une douzaine d'années qu'il est arrivé en Europe et il se souvient avec émotion de ses premières années à Louvain-la-Neuve lorsqu'il était hébergé au séminaire.
" L'été, quand tout le monde était en vacances, c'est moi qui étais responsable des clés et qui ouvrais la chapelle. Vous le voyez, l'islam est compatible avec toutes les cultures. D'ailleurs, pour marquer le coup lors de mon installation en Europe, j'ai choisi de porter un prénom juif, après une lecture d'un livre de Paolo Coelho qui m'avait beaucoup marqué. La Belgique est un pays tolérant vous savez, mais l'imaginer dans 10 ans est difficile. Il y a un vrai malaise actuellement, et nous avons l'impression que beaucoup va se jouer ces prochains mois."
"La Belgique ne sait plus ce qu'elle est"
Le monde associatif musulman se structure. La Belgique pourra-t-elle répondre à ses demandes ?
Les discriminations que subissent les personnes de confession musulmane en Belgique ont été objectivées par de multiples études. Sans doute est-ce avant tout pour y remédier qu'une jeunesse musulmane est en train d'émerger dans l'espace public, accompagnée de multiples revendications et projets pour développer son autonomie.
L'une d'entre elles est le refus d'une "schizophrénie imposée". Sans vouloir généraliser (il existe une pluralité dans la sphère musulmane belge), et sans essayer de les réduire à cet aspect de leur personnalité, les jeunes musulmans qui se reconnaissent ne fût-ce que dans le mouvement Convergences musulmanes sont souvent religieux. Du moins se revendiquent-ils "d'une religiosité décomplexée".
"La foi est le moteur de nos vies", confiaient plusieurs d'entre eux. "Nous avons soif de pouvoir nous affirmer comme citoyens mais nous espérons pouvoir être reconnus et être acceptés tels que nous sommes, c'est-à-dire aussi en tant que croyants."
Beaucoup de ces jeunes sont sensibles à l'approche anglo-saxonne de la diversité. L'interdiction du port du voile, par exemple, est jugée inacceptable. "Notre foi, nous ne l'imposons à personne. Pourquoi alors devoir cacher ce que nous sommes ? Pourquoi la Belgique est-elle incapable d'intégrer cet aspect de notre personnalité ?Que cache cette peur ?"
Être et donner à être
A Bruxelles comme dans d'autres villes, le monde associatif musulman attend de pouvoir être entendu. Mais la réponse à cette demande sera-t-elle facile à apporter ? Derrière cette soif de reconnaissance se cachent deux grandes demandes.
D'abord que la Belgique puisse enfin se définir par elle-même. "Aujourd'hui, notre société se définit trop souvent par la négative", analyse Hajib El Hajjaji, le directeur de l'Espace Poincaré. Du coup, elle cherche des boucs émissaires pour pouvoir dire ce qu'elle n'est pas. Mais lorsque l'on demande à la Belgique ce qu'elle est, ce en quoi elle croit et ce à quoi elle invite, la réponse reste très floue." Taoufik Amzile précise de son côté : "Il y a quelques années, pour lutter contre la délinquance, la Ville a investi dans des terrains de sport. Cela revenait à mettre un couvercle sur une marmite. Les jeunes sont les jeunes, tant que notre pays n'aura aucun véritable idéal à leur proposer pour mettre en valeur leurs talents, tant qu'elle sera incapable de répondre de manière satisfaisante à leurs questions, ils ne se tourneront pas vers elle. Cela implique de pouvoir les entendre, les comprendre et les accepter tels qu'ils sont."
La deuxième demande est aussi cruciale. "La recherche d'équité n'est pas une fin en soi", expliquaient les jeunes rencontrés. "Si elle est tant souhaitée, c'est pour qu'enfin la Belgique puisse aider les jeunes à être ce qu'ils sont pleinement, tant humainement, qu'intellectuellement ou que spirituellement."
À les entendre, ce n'est donc plus à la tolérance que la jeunesse musulmane invite la Belgique, mais avant tout à la reconnaissance.