Le Coran est-il violent ?
Vaste question à laquelle tente de répondre Rachid Benzine dans "Le Coran expliqué aux jeunes", aux enseignants et aux parents. Pour tous. Entretien.
- Publié le 01-04-2016 à 10h32
- Mis à jour le 01-04-2016 à 12h21

Que dit le Coran ? Comment le "djihad", initialement lié à l'effort, est-il devenu synonyme de combat ? Quand et comment les martyrs sont-ils apparus ? Que se passait-il dans l'imaginaire arabe au VIIe siècle ? Autant de questions auxquelles Rachid Benzine tente de répondre avec clarté dans "Le Coran expliqué aux jeunes", un livre pour adultes et adolescents.
Figure de proue de l'islam libéral, islamologue et politologue, enseignant-chercheur, l'auteur du livre de référence "Les Nouveaux Penseurs de l'islam" (Albin Michel, 2004) entretient des liens privilégiés avec la Belgique. Il était encore en nos murs la semaine dernière, au lendemain des attentats, pour la première, au Kaaitheater, de sa pièce "The Eyes of Heaven", un texte sur le Printemps arabe qui a été longuement applaudi par un public mixte de têtes blondes, brunes ou voilées. Rachid Benzine vient d'actualiser "Le Coran expliqué aux jeunes".
Pourquoi avoir ajouté un chapitre sur "Le Coran et la violence" ? En raison de l'actualité ?
Ce chapitre s'est imposé à moi quand je venais à Bruxelles pour terminer un cycle au KVS sur le "Coran expliqué aux Bruxellois". La cinquième partie de mes conférences se basait sur la violence. La violence est-elle consubstantielle à l'islam ? Cette question méritait un chapitre supplémentaire.
Chapitre dans lequel vous contextualisez les écrits…
Il faut en effet ramener la violence dans la société du VIIe siècle lors de la naissance de l'islam. Le Coran va-t-il au-delà de la pratique de la violence dans cette société ? Pour répondre à cette question, il faut d'abord étudier la société, séparer la période mecquoise de la période médinoise. Puis se demander comment fonctionne la notion de violence dans cette société ? On voit par exemple que durant toute la période mecquoise, la violence est une violence de Parole.
Dieu, écrivez-vous, dit à ceux qui récusent la parole du prophète que leur peuple va disparaître…
Le Coran évoque aussi le Jugement dernier, l'enfer (feu solaire), une vraie menace d'anéantissement qui résonne dans les esprits qui connaissent la sécheresse, la chaleur, la soif et l'importance de la vie en groupe. Cette violence divine est reportée dans l'au-delà. N'oublions pas que la grande hantise de ces hommes consiste à se retrouver dans le désert sous la canicule. Il faut saisir l'imaginaire arabe pour en mesurer la dimension.
Quelles sont les autres traces de violence dans ce texte fondateur ?
A La Mecque, on observe notamment une violence dans le discours des opposants à Muhammad. Dans cette société, la parole est libre, les adversaires de Muhammad le traitent de châtré, de menteur, de devin, de poète, de majnoun, celui qui est possédé par un djinn. La réponse en paroles est violente aussi, mais il faut bien comprendre que cela reste au niveau du discours et qu'il est impossible de passer à l'action. Car les uns et les autres sont liés par une alliance. Et l'on ne peut donc agir contre l'autre sans entraîner son clan. Si un individu est tué, la loi du talion s'impose. C'est elle qui permet de réguler la violence dans une société sans système de contrôle : ni police, ni justice, ni armée… Quand Muhammad va être expulsé et banni de La Mecque, délié des siens, il a les mains libres pour passer à l'action. Ce ne sont pas des actions musulmanes mais tribales. Il n'y a pas d'innovation. La pratique des razzias est fréquente et on combat non pas pour tuer mais pour rallier. Il n'y a pas d'armée dans cette société et tout engagement repose sur le volontariat. L'obéissance doit être consentie et est temporaire. On vit dans une société très pragmatique. Nous ne sommes pas dans l'idéologie du combat. Beaucoup d'hommes refusent d'y aller pour ne pas prendre le risque de mourir et donc d'affaiblir le clan. L'idée du martyr est impensable dans cette société.
Dès lors, comment cette idée est-elle apparue ?
Elle est survenue dans le chiisme à partir du IXe siècle et dans le sunnisme au XXe siècle. Ce sont des constructions très contemporaines. L'idée du martyr est inspirée des kamikazes japonais.
Comment en est-on arrivé là ?
A partir des impasses politiques dans lesquelles se trouve le Moyen-Orient. Des sociétés, sans Etat fort, en voie d'implosion et qui ont subi des violences occidentales ou dictatoriales. Certains groupes, pour mobiliser, convoquent l'imaginaire religieux. On dit souvent que l'islam est une religion violente par essence, si l'islam avait été une religion violente, elle n'aurait pas créé une civilisation. Tout d'abord la violence est toujours celle des sociétés. Ensuite l'idée que l'islam est violent a été véhiculée par la description qu'en a fait le christianisme à l'époque des croisades, par la manière dont on a dépeint l'ennemi. S'est ajoutée à cela la violence à travers la guerre en Afghanistan, en Irak et en Syrie. En géopolitique, on a affaire à une violence mondiale qui va mobiliser l'imaginaire religieux, l'espace symbolique, le seul qui reste quand on a tout perdu. On est même prêt à mourir pour des caricatures.
Le Coran interdit pourtant le suicide…
Oui. C'est Dieu qui donne la vie et c'est lui qui décide du moment où les gens vont mourir. Au VIIe siècle, on était dans une économie de survie, dans l'urgence. La Mecque se trouve dans une vallée sèche. C'est une cité isolée qui ne doit son existence qu'à un point d'eau. Il faut faire de longues marches à dos de chameau pour s'approvisionner. La vie de chaque homme compte. A cette époque, on cherche à protéger la vie, on ne recherche pas la mort. Les Arabes ne croient pas dans la résurrection car ils n'avaient pas de mythe de création et de jugement.
Cependant, vous écrivez également que la lecture du Coran est intimement liée à ce que nous sommes, ce qui permet toutes les interprétations possibles…
Oui, on peut se projeter dans le Coran. Il devient alors le miroir de ce que je suis. Si je suis pacifiste, il sera pacifiste. Si je suis djihadiste, je le lirai autrement. Le texte est un supermarché où chacun puise ce qu'il cherche.
N'est-ce pas là qu'il peut être dangereux ?
Tous les textes religieux peuvent être dangereux quand ils servent de pré-texte. Dans ce cas-là, on ne lit pas le texte mais on se projette soi-même dans le texte. Si on veut le lire correctement, cela suppose une distance et pour cela il faut disposer de certains outils…
Comme ?
Choisir d'abord une thématique telle que le djihad. On ne peut travailler à partir d'un seul verset. Le Coran est un corpus fragmentaire dont le puzzle doit être reconstitué. Il faut prendre la racine du mot djihad (JHD), trouver toutes les occurrences (versets) où ce radical apparaît. Puis à partir de ce mini corpus, tenter de retrouver la chronologie pour mieux comprendre l'évolution du concept dans le discours. N'oublions pas que Muhammad selon la tradition a délivré la parole coranique pendant vingt-trois ans au cours desquels se sont succédé les périodes mecquoise et médinoise. En période mecquoise, vous avez deux passages du Coran où les parents font le "djihad contre leurs enfants" c'est-à-dire qu'ils font tous les "efforts" pour les empêcher de rejoindre la prédication de Muhammad. Le djihad est un mot qui pré-existe au Coran. Il signifie faire tous ses efforts en vue d'obtenir un résultat. A Médine, le même mot signifie "engagement dans la voie de Dieu" mais on n'est pas dans la logique de la guerre sainte.
Que conseiller aux jeunes qui souhaitent lire le Coran ?
De privilégier l'histoire, la géographie et l'anthropologie. Il faut également leur rappeler que cette parole s'adressait à des personnes du VIIe siècle, insister sur la nécessité de connaître l'imaginaire arabe, sa géographie, la faune, la flore, les lieux d'eau, les transports et les peurs. Ne pas mélanger les textes et remettre chaque texte dans sa société d'origine. La connaissance de la société est indispensable.
"Le Coran expliqué aux jeunes", Rachid Benzine, Seuil, 23 pp., env. 9 €. Dès 15 ans