Officiellement, Jennifer, prostituée, est déclarée comme "serveuse de bar"
- Publié le 06-03-2017 à 06h23
- Mis à jour le 06-03-2017 à 07h34

Le régime de tolérance appliqué par la Belgique à l'égard du proxénétisme conduit à une situation hypocrite. Les prostitué(e)s n'ont pas les mêmes droits que les autres travailleurs sous contrat. Dans une carte blanche, des magistrats, des avocats, des syndicalistes et Espace P exigent le respect de leurs droits sociaux.Les bars s'égrènent le long de la N4, entre Gembloux et Namur. "Le Paradis", "Le Jet Set", "Le Rio", "Les Démons", "Le Club 12", "Le Lolita", "Le Castel", "L'Amazone", le "JDD", l'"Xtase", le "Blue Girls"… Les néons bleus et roses n'éclairent pas que les vitrines. De nombreux panneaux annoncent qu'on y "cherche serveuses" ou "demande hôtesses"…
Jennifer (c'est un pseudonyme), 35 ans, soupire : "On sent la crise". Quand elle a commencé dans la prostitution, il y a 18 ans, elle savait qu'en revenant le soir, elle aurait gagné autant. Ce n'est plus le cas. On ne peut plus prévoir. S'il y a des jours avec, il y a plus de jours sans… "C'est un métier qui suit la courbe de la situation économique". Aujourd'hui, en fin de mois, "c'est toujours la surprise".
Impossible à déclarer comme tel
Travailleuse du sexe dans un "bar à champagne" de la N4, Jennifer est officiellement serveuse. Elle est déclarée par sa patronne. Sur sa fiche de paie figure le statut Horeca (hôtels, restaurants, cafés). Elle lève les yeux au ciel : "Quand je vais au Forem, je suis un peu perdue : en vrai, je ne suis pas serveuse". Mais prostituée : un travail impossible à déclarer comme tel. Alors, pour se mettre en règle, il faut biaiser, mentir sciemment, se conformer à l'hypocrisie de la politique de tolérance. Tout le monde sait très bien ce qui se passe derrière les vitrines.
Jennifer n'a pas honte de son métier. "Je m'assume complètement. Je n'ai pas de problèmes psychologiques." Mais il y a quand même la peur, dans le milieu, de parler à visage découvert. "Il y a la crainte d'être stigmatisées pour ce qu'on fait". Son petit garçon de 5 ans est scolarisé dans une autre ville. Les enseignants et les autres parents ne sont pas au courant. "Je le protège. Quand il sera en âge de comprendre, je lui expliquerai".
"Je me vois mal faire autre chose"
Jennifer a eu sa première fille à 16 ans. "J'ai dû arrêter ma scolarité pour subvenir aux besoins de mon bébé". Elle s'est lancée dans la prostitution. Un choix posé dès le début, sur lequel elle n'est jamais revenue. "Je me vois mal faire autre chose : ça reste mon métier". Sa fille, est aujourd'hui "majeure et équilibrée", dit-elle fièrement.
Pendant trois ans, la jeune femme a quitté la vitrine, pour tenir elle-même la boutique. En passant de l'autre côté, elle a mesuré la difficulté d'être patronne. "J'ai toujours voulu bien faire et déclarer les filles. Si malheureusement, elles ne sont pas sérieuses, si elles ne viennent pas ou sont en retard, c'est à la gérante que ça coûte !".
Dans les bars où il y a contrat de travail, les hôtesses sont payées au pourcentage sur la prestation. "C'est du 50-50 en général". Si le client commande une bouteille de champagne, il débourse 300 euros. L'argent passe encore souvent de la main à la main. La fille garde 150 euros et donne les autres 150 euros au patron. Idem pour les prestations sexuelles - mal maquillées sous le terme "massages tantriques" - facturées selon la durée : de 100 euros le quart d'heure à 300 euros pour une heure - champagne et jacuzzi sont en supplément. "Il y a plusieurs formules".
Mais le gérant, lui, a des frais supplémentaires : 21 % de TVA sur le champagne; la fourniture des bouteilles; l'éventuelle transaction du Bancontact…
De gros frais de chauffage
Il y a encore la fameuse "taxe vitrine" réclamée par la commune de Gembloux aux gérants de bars à champagne : plus de 18 000 euros par an, à payer en 10 mois. Sans compter l'eau, l'électricité, les frais de chauffage, dont il y a une "grosse consommation vu que les filles sont en petite tenue". Sur les 300 euros payés par le client pour une bouteille, il en reste 60 pour la gérante , calcule-t-elle.
Précisément, quand elle était patronne, Jennifer terminait le mois avec 2 000 euros en poche. "Ça m'a permis d'avoir une vie plus rangée. Je me contentais de mon salaire". Son deuxième enfant est né pendant cette période-là. Elle est depuis repassée en vitrine; ses patrons sont corrects. "J'ai un contrat de travail qui me donne droit aux congés payés, aux primes de fin d'année, à la mutuelle…"
À cause de la crise
Tous les gérants de bars ne sont pas aussi réglos. "Il y a des patrons qui mettent des filles dans leur société, avec 3 ou 5 % des parts. Ça ne leur permet pas d'avoir les mêmes droits. Elles ne comprennent pas toujours qu'elles sont de ce fait indépendantes et ne sont pas protégées de la même façon".
Jennifer, déjà "ancienne" dans le métier, a une clientèle fidélisée. "Les nouvelles sont de plus en plus jeunes. Elles ont 18 ou 19 ans et elles font ça à temps plein. Il y a aussi des mamans, qui viennent en extra, pour boucler les fins de mois. Normalement, la prestation de base (un quart d'heure avec une prostituée, Ndlr), c'est 100 euros. Il y a des bars qui commencent maintenant à 50 euros".
A cause de la crise.