Un déménagement de fonctionnaires bruxellois payé deux millions d'euros à un consultant : "J'ai été confronté à de la surfacturation"
Les services publics bruxellois ont déboursé près de 50 millions d'euros, entre 2018 et 2022, en frais de consultance privée auprès de Deloitte. Pour en faire quoi ? Nous avons examiné trois marchés attribués au consultant.
- Publié le 13-12-2023 à 06h39
- Mis à jour le 13-12-2023 à 09h29

Un cabinet de conseil garantissant des services à haute valeur ajoutée. C'est de cette façon que Deloitte Belgium et ses 5 000 collaborateurs se présentent à leur clientèle. Parmi celle-ci, des institutions publiques en manque de talents, bienheureuses de pouvoir se payer au juste prix les profils de fonction qui leur font défaut. Voilà pour la carte de visite. Mais au-delà de la vitrine clinquante, est-ce toujours la réalité ? Pour la nouvelle enquête du Pôle Investigation du groupe IPM (La Libre, La DH, L'Avenir, Paris Match, Moustique, LN24), nous avons examiné trois marchés attribués à Deloitte par le Service public régional de Bruxelles.
1. 2 000 fonctionnaires bruxellois
Le premier et le plus important, intitulé Be Connected, concerne le déménagement et la réinstallation, fin 2020, de quelque 2 000 fonctionnaires du SPRB et de Bruxelles Fiscalité (BF) dans l'Iris Tower. Cet immeuble rutilant, construit par Ghelamco, domine le quartier Nord du haut de ses 32 étages. Le regroupement des deux services administratifs, qui occupent jusqu'alors des bureaux séparés entre le CCN et le City Center, va donner lieu à une véritable saga.
Porté par le gouvernement bruxellois dès 2011, répondant d'abord au nom de Be Together et confié à l'administration, ce projet connaît un premier coup d'arrêt en juin 2015. Il est relancé en mai 2018 sous la conduite de l'actuel Ministre-Président de la Région de Bruxelles-Capitale, Rudi Vervoort (PS). Coût de l'opération : 57 millions d'euros. La régularité de la procédure de prospection du marché immobilier est par la suite attaquée par deux des neuf soumissionnaires ayant répondu à l'"appel à manifestations d'intérêt". Le Conseil d'État leur donne gain de cause en octobre 2018. C'est là que le "dialogue compétitif" s'arrête et que Deloitte rentre dans le jeu.

On se trouve à deux ans du délai ultime fixé pour le déménagement des fonctionnaires. Le temps presse. La Région utilise alors un contrat-cadre déjà existant de la Smals – l'Asbl qui gère l'intégration des services informatiques de l'État, mais qui sert également de centrale de marchés publics pour une série de pouvoirs adjudicateurs – afin de confier tout le projet à Deloitte Consulting. À ce jour, les données indiquent que le consultant a facturé ses prestations à hauteur de 2,1 millions d'euros. Auxquels s'ajoutent pas loin de trois millions supplémentaires, dont la moitié en achat de matériel pour le sous-projet très décrié Digital Signage, relatif à l'équipement du nouveau siège de l'administration en écrans digitaux et en bornes interactives. Pour le SPRB, c'est le prix à payer dès lors que Be Connected représente plus qu'un simple déménagement : une toute nouvelle approche de l'environnement et des méthodes de travail.
"J'ai été confronté à de la surfacturation"
La structure Be Connected mise en place à l'hiver 2018, sous la supervision du secrétaire général du SPRB et du directeur général de BF de l'époque, avait intégré une centaine de fonctionnaires répartis en groupes de travail, chapeautés par un comité de pilotage dans lequel Deloitte était supposé apporter une expertise spécifique.

Ce n'est toutefois pas l'avis d'une série de fonctionnaires impliqués à haut niveau dans le projet et que nous avons pu rencontrer. L'un d'eux explique : "Les gens de Deloitte étaient partout, au point d'ailleurs de remplir des missions pour des lots que le contrat-cadre ne leur octroyait pas. Et puis, très sincèrement, je n'ai pas vu grand-chose qui justifie qu'on les paie aussi cher. Pourtant, ils bénéficient, auprès de la direction et des cabinets ministériels en général, d'un crédit qui n'a d'égal que le peu de confiance que ceux-ci accordent à leur administration".
Le fonctionnaire poursuit : "C'est nous qui faisions l'essentiel du boulot. Lors des réunions de coordination, trois et parfois cinq consultants juniors et seniors assistaient. Le chargé de projet ne le maîtrisait souvent pas et les autres jouaient les pots de fleurs ! Néanmoins, ils excellaient dans les présentations Powerpoint destinées aux directeurs". Des PV de réunions que nous nous sommes procurés accréditent ce témoignage, cependant nuancé par un autre fonctionnaire. "Vu l'urgence et le nombre des chantiers que nous avions à mener, je dois reconnaître que l'aide de Deloitte n'était pas superflue, déclare ce dernier. Cela étant, même si tout n'est pas à jeter, je déplore l'attitude de leurs équipes qui avaient tendance à sortir de leur rôle de consultant et à imposer leurs vues. Ça a créé des tensions au sein du comité de pilotage. Du reste, j'ai été confronté à de la surfacturation. Je me souviens m'être opposé au paiement d'une facture d'honoraires non justifiés de plusieurs dizaines de milliers d'euros !"
En fin de compte, Be Connected sera mené à son terme, mais sans faire l'économie d'une affaire de "pantouflage" ayant déclenché une enquête de l'OCRC (Office central pour la répression de la corruption) toujours en cours. L'organisme suspecte des faits de "corruption publique" dénoncés par un lanceur d'alerte de l'association Transparencia.be Il est question de l'embauche chez Deloitte Legal, en octobre 2020, de l'ex-directrice des affaires juridiques du SPRB et coordinatrice de… tout le projet Be Connected. Les parties concernées affirment ne pas avoir manqué au respect des normes professionnelles et nient tout conflit d'intérêts.
Les deux autres marchés octroyés à Deloitte, de nouveau via un accord-cadre et pour des montants liquidés en 2021 et 2022, concernent l'administration Bruxelles Logement (BL), chargée de la mise en œuvre de la politique logement du gouvernement régional.
2. Un système informatique qui n'a pas fonctionné
Le premier porte sur la mise en place d'un système informatique devant permettre l'octroi et le paiement automatiques d'une allocation loyer mensuelle, destinée à 12 000 familles bruxelloises en attente d'un logement social.
Le moins que l'on puisse écrire à propos du lancement de cette application censée accélérer le versement de l'allocation aux milliers de candidats-locataires susceptibles d'en bénéficier, c'est qu'il a tourné au cafouillage. C'est très clairement ce qui ressort du rapport d'audit interne du SPRB daté du mois d'août 2022. Le manquement principal repose sur le constat que le système n'a pas fonctionné, au préjudice d'un large public précarisé dont les demandes d'aide n'ont pas été traitées durant près d'une année. En cause : la secrétaire d'État au Logement, Nawal Ben Hamou (PS), a maintenu l'entrée en service du procédé au 1er octobre 2021, tandis que son administration l'avait informée de l'impossibilité de le rendre opérationnel à cette date.

Sur ce point précis, Deloitte n'est donc pas en faute. Mais l'audit épingle d'autres couacs. Principalement, l'envolée des prix au bénéfice du consultant. En effet, son offre initiale pour le développement et la première année de maintenance de l'outil informatique était de 597 000 euros. En août 2022, la facture avait grimpé à 899 781 euros, soit 38 % d'augmentation ! Certes, tous les surcoûts n'incombent pas à Deloitte, mais le prestataire a néanmoins empoché l'essentiel des honoraires. Qui plus est, une partie de ceux-ci (le solde de 20 %), devaient même lui être versés à la réception définitive du produit (juillet 2023), soit douze mois avant le terme de la période de maintenance comprise dans le budget (juillet 2024). Une pratique "non conforme à la législation sur les marchés publics", relève l'audit, recommandant de ne pas effectuer ce paiement.
3. Un portail web dont le budget a explosé
Le second marché conclu entre Deloitte et BL concerne la transformation du site logement.brussels, le portail web qui centralise toutes les informations liées au logement dans la capitale. La création de ce dernier avait été confiée en 2012 au CIRB (Centre d'information pour la Région bruxelloise), devenu depuis Paradigm, un organisme d'intérêt public. À l'époque, le projet avait coûté 30 000 euros. Moins de dix ans plus tard, le budget a explosé : "243 571 euros pour la refonte totale du site, la maintenance ainsi que les nouveaux développements nécessaires de 2021 à fin 2024", précise la porte-parole du SPRB. Au total, les deux projets de BL pilotés par Deloitte dépassent donc largement le million d'euros.
Au regard de notre enquête, nous avons posé une série de questions précises à Deloitte. Aucune n'a reçu de réponse. La société se contente en substance de déclarer qu'elle est tenue au secret professionnel, qu'elle respecte ses obligations légales et que l'essentiel de ses activités est axé sur le secteur privé. Elle précise que pour les missions publiques, elle se conforme également à des normes éthiques élevées, incluant des procédures d'appel d'offres.
Une enquête signée du pôle investigation d'IPM
Cette enquête a été réalisée par un "Pôle Investigation" regroupant les rédactions des médias du groupe IPM (L'Avenir,La Libre,La DH,Paris Match,Moustique, LN24). Vous pouvez contribuer à cet effort d'investigation en contactant le Pôle de manière confidentielle et sécurisée pour nous transmettre des informations via cette adresse: investigation@ipmgroup.be
