L'administration bruxelloise débourse des sommes colossales auprès de Deloitte : "On organise structurellement l'impuissance des services publics"
Entre 2018 et 2022, les services publics bruxellois ont déboursé 107 millions d'euros en frais de consultance privée, dont la moitié payée à la société de conseil Deloitte.
- Publié le 13-12-2023 à 06h52
- Mis à jour le 13-12-2023 à 09h27

Cent sept millions d'euros. C'est le montant dépensé par les huit administrations du Service public régional de Bruxelles (SPRB), ainsi que par une série d'organismes bruxellois d'intérêt public (la Stib, Actiris, Bruxelles Propreté, etc.), pour s'offrir les services de cabinets privés d'audit et de conseil sur la période 2018-2022. Étude et pilotage de projets, consultation et maintenance informatiques, gestion des ressources humaines, acquisition de matériel,… elle est très longue la liste des missions qui ont été confiées à ces cabinets avec l'approbation du gouvernement régional.
Ce décompte global ressort de l'exploitation des données mises en ligne sur le site openbudgets.brussels (les communes bruxelloises publient également leurs données, mais elles ne sont pas prises en compte dans notre analyse). La plateforme, créée par décret en 2019 afin de satisfaire à l'obligation de publicité de l'administration, cadastre les marchés publics et les subventions de la Région de Bruxelles-Capitale depuis 2018. Malgré cet effort de transparence, l'inventaire des dépenses consenties à ce jour par les institutions publiques, conserve une certaine opacité et n'est vraisemblablement pas complet. Simplement parce que la participation des administrations à openbudgets n'est pas contraignante. Toutes n'y adhèrent pas ou n'y publient pas l'ensemble de leurs données, ainsi que notre enquête a pu le vérifier. En outre, les libellés des postes de frais ne sont pas des plus limpides. Par conséquent, le coût réel de la consultance à charge des pouvoirs publics bruxellois est peut-être supérieur aux quelque 100 millions d'euros déclarés.
Quoi qu'il en soit, partant de ce montant officiel, un premier constat s'impose : Deloitte Belgium occupe la tête du classement des consultants privés auxquels font appel les directions générales des services publics. Avec un volume de facturation tout proche de 50 millions d'euros sur la période, la filiale belge de la multinationale britannique se taille la part du lion, très loin devant ses principaux concurrents KPMG (5,3 millions d'euros), EY (4,9 millions d'euros) et PwC (1,7 million d'euros), avec lesquels le cabinet forme le fameux "Big Four", quatuor de géants mondiaux de l'audit et du conseil.
Ensemble, ils ont donc réalisé pour près de 62 millions d'euros de prestations entre 2018 et 2022, intégralement financés par le trésor public.

Deloitte, le consultant numéro un en Belgique
La mainmise de Deloitte sur le marché de la consultance dans le secteur public n'est pas propre à la Région de Bruxelles-Capitale. Selon une enquête récente du quotidien De Morgen, la même tendance s'observe au niveau des administrations fédérales et flamandes. Cette enquête fait tout d'abord apparaître que, depuis son installation en octobre 2020, le gouvernement De Croo a dépensé près de 125 millions d'euros en frais de consultants. Pour ce qui concerne le gouvernement flamand, la facture avoisinait les 63 millions d'euros en mai 2021. De Morgen précise ensuite que Deloitte écrase la concurrence au nombre de missions qui lui sont attribuées, singulièrement par le Fédéral où le cabinet capte la majorité des contrats à six chiffres.
Cette position dominante s'explique en partie par le fait que Deloitte est numéro un sur le marché belge, avec un chiffre d'affaires de 705 millions d'euros l'an dernier, en croissance de 11 % par rapport à 2021. Mais également parce que la société de conseil s'est spécialisée dans l'offre de services à l'État, lequel apparaît de plus en plus "consulto-dépendant". Le statut de leader de Deloitte, ses cohortes de consultants "juniors" très compétitifs et sa spécialisation dans le domaine du management public lui permettent de remporter de nombreux appels d'offres.
"En Belgique comme ailleurs en Europe, Deloitte et d'autres exploitent l'image de sérieux que leur confère leur activité de certification des comptes pour mieux noyauter les États, au demeurant parfaitement consentants, depuis les ministères jusqu'aux collectivités territoriales." Ainsi témoigne anonymement une personne dont la carrière l'a conduit à collaborer étroitement avec les sociétés de conseil. Et d'ajouter : "Ils font également du réseautage via leur association d'alumni qui occupent des postes clés un peu partout, de même qu'ils pratiquent le débauchage de fonctionnaires expérimentés en les appâtant avec des salaires mirobolants".
Rien ne semble devoir stopper cette infiltration rampante. Gestion de la pandémie, cybersécurité, défense… : les consultants, singulièrement ceux de Deloitte, sont au cœur de tous les organes décisionnels.
"On m'a proposé des caisses de champagne et des billets pour Wimbledon"
Sous couvert d'anonymat lui aussi, l'ancien patron d'un important organisme régional bruxellois nous confie : "On organise structurellement l'impuissance des services publics, ce qui ouvre un boulevard aux cabinets de conseil".
Selon lui, trois facteurs principaux minent l'efficacité du management public et accélèrent l'avènement de la "consultocratie" : "Des procédures RH (NdlR. Ressources humaines) beaucoup trop lentes, des règles de marché public extrêmement contraignantes et, enfin, le principe de l'annuité budgétaire qui force les managers à liquider leur budget dans l'année". "Tout cela, observe-t-il, induit des effets pervers qui compliquent le recrutement des profils les plus intéressants par l'administration et la rend dépendante des consultants, surtout lorsqu'un coup d'accélérateur est nécessaire pour faire avancer certains projets."
Pour l'ex-directeur général, c'est dans le domaine informatique que le recours à la consultance est le plus manifeste. Ce que corroborent les données d'openbudgets, puisque le plus gros prestataire après Deloitte, est un conseiller en services technologiques. "Les élus mettent la pression pour accélérer la digitalisation. Or, le secteur ICT est en forte pénurie et les meilleurs informaticiens se tournent souvent vers le privé. Il est dès lors quasiment impossible de se passer d'eux et il arrive qu'ils en abusent. C'est-à-dire qu'ils facturent la journée de travail à 1 000 euros puis, sachant que personne en interne n'est à même d'évaluer de ce qu'ils font, mettent cinq jours pour implémenter un système qui pourrait l'être en un seul."
Toujours d'après notre témoin, en dehors des causes structurelles qu'il identifie, l'entrisme des sociétés de conseil dans les services publics est également facilité par l'entre-soi et la connivence. "Je n'ai toutefois jamais détecté de véritable corruption de fonctionnaires, assure-t-il. En revanche, la politique des petits cadeaux, ça existe. Je les ai toujours refusés mais, plus d'une fois, je me suis vu offrir des caisses de champagne, des billets pour Wimbledon ou des places pour un match de Champion's League."
Au regard de notre enquête, nous avons posé une série de questions précises à Deloitte. Aucune n'a reçu de réponse. La société se contente en substance de déclarer qu'elle est tenue au secret professionnel, qu'elle respecte ses obligations légales et que l'essentiel de ses activités est axé sur le secteur privé. Elle précise que pour les missions publiques, elle se conforme également à des normes éthiques élevées, incluant des procédures d'appel d'offres.
Une enquête signée du pôle investigation d'IPM
Cette enquête a été réalisée par un "Pôle Investigation" regroupant les rédactions des médias du groupe IPM (L'Avenir,La Libre,La DH,Paris Match,Moustique, LN24). Vous pouvez contribuer à cet effort d'investigation en contactant le Pôle de manière confidentielle et sécurisée pour nous transmettre des informations via cette adresse: investigation@ipmgroup.be
