"Si on ne peut pas cohabiter avec le parti le plus puissant de Flandre, la survie de la Belgique peut être en jeu"
Arrivée d'un Premier ministre nationaliste au "16, rue de la Loi", record de la plus longue crise politique battu à Bruxelles,… Le politologue et philosophe Vincent de Coorebyter (ULB) passe en revue l'actualité politique en 2025.


- Publié le 27-12-2025 à 07h01
- Mis à jour le 27-12-2025 à 07h04

Qu'est-ce qui explique ce nouveau record de la plus longue crise politique, à Bruxelles cette fois-ci ? La complexité du système institutionnel bruxellois ? La dispersion trop grande des voix ?
Vous multipliez les hypothèses à la recherche d'une explication rationnelle pour comprendre cette situation ubuesque et scandaleuse. En fait, il n'y a aucune explication satisfaisante. Doit-on incriminer les électeurs ? Par principe, non. Ils font un usage libre, le plus pertinent à leurs yeux, de leur bulletin de vote. Ce qui me frappe le plus, c'est le cumul des exclusives. Quatre partis sont frappés d'une exclusive : le Vlaams Belang, la Team Fouad Ahidar, le PTB-PVDA, et la N-VA aux yeux du PS au moins. D'abord, ça restreint la possibilité de former une majorité, alors que l'exercice est déjà difficile en soi. Ensuite, c'est un message assez choquant qui est envoyé aux électeurs. On leur dit : "Votez comme vous le souhaitez, mais sachez que votre vote ne sera pas pris en considération s'il se porte sur un parti que nous jugeons indigne".
Ça a toujours été le cas pour le Vlaams Belang.
C'était l'exception qui confirmait la règle. Tout parti démocratique, dans un système à la proportionnelle et de coalition, a vocation à pouvoir rejoindre une majorité.
Ce qui rend le jeu des alliances d'autant plus délicat que les voix sont très dispersées…
La dispersion des votes est le reflet des divisions profondes ancrées dans la société – les politologues les appellent des clivages – et sur lesquelles est venu se greffer un motif de division supplémentaire autour de la question de Gaza. Mais déplorer la dispersion des voix ne sert à rien. Ce qui me paraît le plus clair, c'est qu'aucune explication ne peut exonérer les responsables politiques de leurs prérogatives. C'est à eux de former une coalition et de gouverner. Ils n'ont pas à rejeter la faute sur la population ou sur le système électoral. Ils se sont présentés en s'engageant à participer à la formation d'un gouvernement s'ils en avaient la possibilité. C'est le jeu de la politique dans un système de scrutin proportionnel qui, depuis 1958, n'a pas permis à un seul parti d'emporter une majorité à lui seul.
Cette difficulté de nouer des compromis est inédite ?
Le signal d'alarme s'est allumé à l'issue du scrutin législatif de 2019. Il a fallu 494 jours pour former une coalition, qui a été accélérée par la pression de la crise sanitaire. Comme aujourd'hui à Bruxelles, il y avait une méfiance manifeste entre le PS et la N-VA, qui avaient pourtant vocation à entrer ensemble dans le même gouvernement puisque chacun était le parti le plus puissant de sa communauté. Si on ne sait pas cohabiter avec des partis de l'autre communauté du pays et en particulier avec le parti le plus puissant et le plus représentatif en Flandre, la survie de la Belgique peut être en jeu.
Le président du PS bruxellois, Ahmed Laaouej, ne veut sans doute pas se trouver dans un gouvernement dont la configuration est presque un calque de celui de l'Arizona au fédéral…
Bien sûr. Mais de là à maintenir un refus aussi longtemps sans avoir d'alternatives opérationnelles… Maintenant, si la piste explorée actuellement par Yvan Verougstraete, le président des Engagés, aboutit, on lui donnera probablement raison, en disant qu'il a évité de faire entrer le diable N-VA dans la boîte bruxelloise.
Et la double majorité, voir l'absence de listes bilingues aussi ne sont-elles pas aussi des raisons du blocage ?
Nous payons aujourd'hui le prix d'un modèle institutionnel voulu essentiellement, sous ces aspects-là, par les Flamands, comme des mesures de protection de leurs intérêts à Bruxelles. Est-ce l'occasion de remettre le système institutionnel bruxellois en question ? Pourquoi pas. Mais j'observe que du côté francophone, on n'a pas tellement envie d'ouvrir cette discussion de peur qu'il y ait des demandes flamandes difficilement acceptables. Du reste, c'était le système en vigueur au moment où se sont tenues les élections de 2024.
À quoi attribuez-vous cette incapacité à sceller un compromis avec un partenaire ?
D'une part, c'est une conséquence du fossé qui n'a cessé de grandir entre les deux grandes communautés, au fur et à mesure que les réformes de l'État donnaient de plus en plus de compétences aux entités fédérées. Par ailleurs, la difficulté à composer des gouvernements et à construire des compromis n'est pas propre à la Belgique. L'Allemagne, les Pays-Bas et l'Espagne, pour prendre trois exemples qui nous sont proches, ont aussi connu des périodes de crise politique à répétition ces dernières années. J'y vois la conséquence de la multiplication des clivages politiques. Dans un vieux schéma d'analyse, on comptait trois clivages en Belgique : le clivage Église-État, le clivage possédants-travailleurs et le clivage centre-périphérie. Il y en a deux de plus aujourd'hui : un clivage économie-environnement et un clivage diversité-identité. C'est d'autant plus difficile de gouverner que les lignes de fracture présentes en profondeur dans la société sont plus nombreuses.
Au mois de février, la Belgique s'est vu doté d'un Premier ministre, Bart De Wever, qui était le leader d'un parti qui souhaite la disparition du pays. Cela ne semble pas beaucoup émouvoir l'opinion publique francophone. Comment comprenez-vous cela ?
J'y vois d'abord une intériorisation des règles du jeu politique. Il est normal que le Premier ministre soit issu du premier parti du pays si c'est un parti démocratique – et quoi qu'on pense de son programme, la N-VA est démocratique. Je pense que c'est d'abord ça qui joue, une forme de loyauté à l'égard des rapports de force issus des élections. Reste qu'on peut se demander pourquoi les francophones n'ont pas l'air plus alarmés. Ils se disent probablement que la menace de séparation est loin d'être immédiate. Le programme du gouvernement tel que le Premier ministre lui-même l'a mis en scène est un programme socio-économique et budgétaire, avec des réformes profondes. Bart De Wever a même dit qu'il allait s'occuper de préparer les célébrations du bicentenaire de la Belgique en 2030. Nous aurons sans doute une vision assez flamande du bicentenaire, mais, pour le moment, je ne vois pas quel signal d'alarme clair justifierait un affolement des francophones. Cela n'empêche pas que les craintes ressurgissent si la N-VA arrive aux prochaines élections avec un programme ambitieux sur le plan institutionnel.
