Dans les coulisses d'une opération de contrôles "drogue" et ''alcool" : "Si vous me dites où faire pipi dans un coin, je pourrais peut-être avouer"
Place Poelaert, au pied du palais de justice de Bruxelles. Une vaste opération de police se tient durant la nuit. La Libre a suivi les contrôles.

- Publié le 16-08-2023 à 06h38

"D'expérience, nous savons que plus les heures passent, plus nous risquons d'être confrontés à des conducteurs ayant consommé de fortes quantités d'alcool ou de la drogue, prévient l'inspecteur principal Gunther Cornelis. Au fil de la nuit, cela risque d'être plus chargé, peut-être parfois un peu compliqué. Soyez donc prudents en toutes circonstances".
Il est 22 h 15. La réunion de coordination de cette nuit de contrôles "anti-alcool et drogue au volant" est terminée. Reste le temps d'avaler un petit café en vitesse, avant d'embarquer, direction la première des trois zones de contrôles : la place Poelaert, au pied du palais de justice de Bruxelles.
Arrivés sur place, les cônes oranges sont sortis des véhicules et placés sur la chaussée. Les éthylotests sont déballés. La dizaine de policiers de la zone de police Bruxelles capitale/Ixelles mobilisée cette nuit peut compter sur deux patrouilles moto, présentes en renfort au cas où des interceptions sont nécessaires. Il est 22 h 30. "C'est parti", lance l'inspecteur Cornelis.
Dura lex, sed lex…
Bus, taxi, vélo, trottinette, mobylette, camionnette, petite voiture cabossée ou grosse cylindrée : tout le monde y passe. Nombreux sont d'ailleurs les véhicules à emprunter la place Poelaert. C'est le cas de Jean (prénom d'emprunt), qui profite du beau temps au volant de son coupé cabriolet, acceptant, sans broncher, de se soumettre à un premier contrôle. "Dura lex, sed lex. La loi, c'est la loi, et il faut accepter ces contrôles, tout comme le fait de payer si, en prenant le volant, on a trop bu", s'exclame-t-il.
"Soufflez ici, lui indique un policier en tendant un éthylotest. Encore, encore, encore, encore. C'est bon ! Merci", poursuit l'agent. Qui ponctue, dans son talkie-walkie, d'un "positif", adressé aux autres collègues. Car Jean a manifestement un peu trop bu. Un second test, réalisé un peu plus tard, le confirme : il dépasse la limite autorisée. C'est léger, mais il est bel et bien au-dessus. Conséquence : trois heures d'interdiction de conduire et un permis confisqué durant ce laps de temps, mais qui pourra être récupéré au commissariat central, situé près de la Grand-Place de Bruxelles.
"Et ma voiture, on en fera quoi en attendant ?", interroge Jean, un peu surpris. "Sans permis, vous n'avez pas le droit de reprendre votre véhicule, donc nous allons le garer quelque part ici. Vous pourrez le reprendre lorsque vous aurez récupéré votre permis", répond un policier. Qui prend donc le volant de ce petit bolide, le temps de lui trouver une petite place au chaud dans le quartier.
Jean comprend la sanction. Mais l'homme vit à 60 kilomètres de Bruxelles et ne peut joindre personne pour venir le rechercher dans la capitale. Le voilà donc condamné à attendre qu'il soit 02 h 23 pour récupérer son sésame puis son véhicule. "Franchement, je suis respectueux de la loi, je me suis fait pincer, j'admets et j'accepte. Mais si je refais mon test d'ici trente minutes, c'est sûr que je serais dans le bon et je pourrais reprendre ma voiture. On ne peut pas tenter le coup ?, implore-t-il. Promis, on ne m'aura plus, j'ai appris la leçon", tente Jean. Sans succès. Dura lex, sed lex, disait-il, lui-même.

"Deux petits verres de tequila. Ou plus"
Esmeralda (prénom d'emprunt) observe la scène en souriant. Cette touriste espagnole s'est aussi "fait pincer". "En plus, j'ai oublié mon permis chez mes amis. Je loge chez eux durant mon séjour et j'attends qu'on me l'apporte pour qu'il me soit confisqué, explique-t-elle en haussant les épaules. Bon, je ne vais pas râler, mais en Espagne, ils sont un peu moins stricts. Après, je me dis que l'amende ne va peut-être jamais arriver chez moi à Séville", espère la jeune femme.
Au-dessus de 0,22mg/l, le conducteur est frappé d'une interdiction de conduire de trois heures, en plus d'une amende de 189,02 euros. Au-dessus de 0,35 mg/l, l'interdiction est de 6 heures et l'amende de 430,02 euros. Cela évolue crescendo avec une interdiction qui peut atteindre les 15 jours, et une amende de plus de 1200 euros. Les montants peuvent par ailleurs être plus conséquents pour les conducteurs résidents à l'étranger, mais également pour ceux qui conduisent avec un permis provisoire, en défaut d'assurance ou de contrôle technique.
Rares sont les conducteurs à cumuler autant de tares. Ils sont, par contre, nombreux à nier avoir trop bu. C'est le cas d'Aimée (prénom d'emprunt), qui, contrôlée aux abords du boulevard de la Plaine – deuxième lieu de l'opération du soir – le jure aux policiers : elle n'a pris "que deux petits verres de Tequila, et c'est tout". Pourtant, lorsqu'elle descend de son SUV, elle peine à marcher. Comme pour s'encourager, elle se met à chantonner en se rendant auprès du policier verbalisateur. Qui esquisse un sourire. "Au moins, elle trouve ça drôle. Malheureusement, lorsqu'elle recevra l'amende chez elle, elle risque d'être un peu moins joyeuse".
Justin (prénom d'emprunt), contrôlé positif alors qu'il circulait sur sa trottinette, regarde la scène tout en grillant une cigarette. "J'attends mon amende. J'ai trop bu, et j'ai pris la trottinette pour rentrer chez moi plus vite. Mais c'était une mauvaise idée, donc ça m'apprendra à faire moins le malin. Je suis pas un grand copain des flics, mais ceux-là sont vraiment pas vaches, ils sont même plutôt sympas. Donc je vais pas la ramener".
Puis Aimée s'approche d'un des policiers. À l'oreille, elle lui glisse : "Si vous me dites où je peux faire pipi dans un coin, je pourrais peut-être avouer que j'ai bu deux grands verres de tequila. Ou un peu plus. J'avoue tout, mais d'abord, dites-moi où je peux faire pipi". En s'en allant, la vieille dame nous confie : "J'étais à un mariage. Et vous savez, les mariages africains, on s'amuse et on boit. J'ai bu de la tequila, beaucoup. Encore, encore et encore", murmure-t-elle en riant aux larmes. Avant de joindre son fils, pour venir la récupérer.

Plus de nervosité avec la drogue
Il est 3 h 30. L'inspecteur Cornelis et son équipe se réfugient dans une station essence, le temps d'un café et d'une pause sanitaire. Avec ses hommes, il fait déjà le point et constate que l'opération est plutôt calme. "Les gens sont plutôt conciliants, explique-t-il. Mais il y a déjà pas mal de personnes arrêtées avec quelques verres en trop. En temps normal, nous avons trente à cinquante dossiers dans ce genre d'opérations. Nous n'avons pas encore terminé et nous comptons, déjà, 29 dossiers", regrette le policier.
Aucun conducteur n'a toutefois été contrôlé positif à la consommation de drogue. "Habituellement, ce sont lors des derniers contrôles des opérations que nous constatons ce type d'infractions, explique-t-on. En début de nuit, ce sont généralement les gens qui sortent du resto ou d'une soirée chez des amis et qui ont bu un ou deux verres de trop. En fin de nuit, ce sont plutôt ceux qui ont passé une soirée plus arrosée avec, parfois, la tentation d'avoir consommé, en plus, un peu de cannabis ou de la cocaïne. Ce sont des contrôles plus délicats, il y a un peu plus de nervosité".
Lorsque l'opération se termine, aux alentours de 8h aux abords du boulevard Baudouin, pas moins de 449 conducteurs ont été soumis au prétest, et 377 étaient négatifs. Des 77 conducteurs testés positifs, 32 personnes étaient en dessous du taux légal, et 40 se sont vues infliger une mesure de sécurité (soit une perception immédiate, soit un procès-verbal). Selon le bilan détaillé de cette opération, il y a eu 9 cas positifs ayant eu une interdiction de conduire trois heures, 20 cas positifs ayant eu une interdiction de conduire de 6 heures, 11 positifs ayant eu un retrait immédiat du permis de conduire. Une personne a été contrôlée avec 1,04 mg/l AAE. "Les chauffeurs de taxi et de bus contrôlés étaient, eux, tous négatifs. Ce qui signifie qu'il existe des solutions simples, moins chères et bien plus sécurisées", rappelle l'inspecteur Cornelis.

Au moins 115 vies sauvées sans alcool au volant
En 2022, 4 224 accidents ont impliqué un conducteur sous l'influence de l'alcool, soit le chiffre le plus élevé depuis 2016, selon des données livrées par Vias. L'Institut pour la sécurité routière nous apprend également que, chaque année, plus de 1 000 personnes perdent la vie ou sont gravement blessées sur les routes belges à cause de l'alcool, que 9 % des conducteurs impliqués dans un accident corporel étaient sous l'influence de l'alcool, et qu'au moins 115 vies pourraient être sauvées chaque année si aucun conducteur ne prenait le volant sous l'influence de l'alcool.
Bref, l'alcool au volant est une véritable problématique de santé publique. S'il n'y a pas, en Belgique, de tolérance zéro en la matière, la législation n'est pas pour autant des plus douces. D'ailleurs, depuis le 1er juin, le taux d'alcool dans le sang à partir duquel le permis de conduire peut faire l'objet d'un retrait immédiat est passé de 1,5 gr à 1,2 gr. Les amendes sont de plus en plus salées, et les contrôles policiers de plus en plus fréquents.
Les policiers de la zone Bruxelles/Ixelles rencontrée par La Libre seront d'ailleurs bientôt à nouveau sur le terrain, pour réitérer leurs missions nocturnes. Aux mêmes endroits ou ailleurs ? "Pour la sécurité de tous, nous sommes partout", répond, d'un clin d'œil, l'inspecteur Cornelis.