Reportage à la gare Bruxelles-Midi, "où on est revenu à la normale, avec la peur d'être agressé à toute heure"
Il y a un an, la patronne de la SNCB a envoyé une lettre aux autorités en leur demandant de renforcer tant la sécurité que la propreté autour de la gare de Bruxelles-Midi. Quel est le bilan un an plus tard ?

- Publié le 14-08-2024 à 18h01

Le 18 août 2023, Sophie Dutordoir, CEO de la SNCB, adressait un courrier aussi inédit que cinglant aux autorités fédérales, régionales et communales leur demandant d'intervenir au plus vite dans et autour de la gare Bruxelles-Midi où la situation sanitaire et sécuritaire est, insistait-elle, "dramatique".
Ces problèmes de sécurité dans et aux abords de la gare bruxelloise où près de 50 000 personnes transitent chaque jour – ce qui en fait l'une des principales portes d'entrée de la Belgique – n'étaient pas neufs. La zone de police Bruxelles-Midi et les bourgmestres des communes concernées avaient d'ailleurs tiré la sonnette d'alarme à de nombreuses reprises. Sans véritable succès.
Mais le courrier du 18 août 2023 de la patronne de la SNCB a provoqué la réaction des autorités. Les différents acteurs ont été réunis pour élaborer un plan. La ministre de l'Intérieur, Annelies Verlinden (CD&V), s'est même rendue sur place lors d'une opération policière durant laquelle plusieurs personnes ont été interpellées.
Un an plus tard, la gare de Bruxelles-Midi a-t-elle retrouvé la sérénité tant espérée ?
Présence policière accrue, mais dépassée
"Pas vraiment, explique une dame qui travaille depuis près de trois ans dans un établissement situé à l'intérieur de la gare. Une fois le tapage médiatique passé, on est revenu à la normale. Et la norme, ici, c'est la peur d'être agressé à toute heure du jour et de la nuit. Ce matin même, j'ai d'ailleurs été confrontée à deux individus bizarres. À part les éviter, je ne vois pas quoi faire."
Quid de la présence policière ? "Je vois beaucoup de policiers et c'est vrai qu'ils sont un peu plus nombreux. Mais bon, en cas d'agression ou d'un vol, appeler la police, c'est comme appeler un médecin pour quelqu'un qui est déjà mort. À part constater la situation, on ne sait rien faire."
Le gérant d'un établissement voisin dit également voir davantage de policiers et d'agents de sécurité. Mais selon lui, les forces de l'ordre sont parfois dépassées par les événements. "Cela fait plus de huit ans que je bosse ici, donc je connais les lieux et les habitués, expose-t-il. La police sait qui pose problème. Mais quand une personne est arrêtée, elle sera libérée quelques heures plus tard. J'ai eu le cas avec un bonhomme qui est parti un jour avec ma caisse. Il a été attrapé, mais le lendemain, il rôdait devant la boutique… La police a sans doute l'impression de devoir recommencer le travail tous les jours. Et nous, on doit rester vigilant tous les jours. Donc rien n'a vraiment changé. Je n'ose plus envoyer mes employés dans les stocks au sous-sol, parce qu'elles y croisent des personnes sous influence alors qu'on nous a dit que les caméras de surveillance ne fonctionnent pas là-bas. Et comme il y a déjà eu des agressions, je ne veux pas prendre de risques."
Il poursuit : "Franchement, je ne peux même pas en vouloir à ces pauvres gens. Mais quand vous traversez la gare et que vous voyez deux ou trois mecs couchés en plein milieu, vous vous demandez où vous êtes". "On a senti un mieux pendant l'attention médiatique. Mais c'est fini. Peut-être qu'à l'approche des élections, on aura un peu plus de visibilité, allez savoir…", ironise ce monsieur.
Selon lui, l'urgence est d'installer un commissariat de police à l'intérieur ou à proximité de la gare. "Avant, il y en avait un. Je ne sais pas vraiment pourquoi il a été fermé. Si vous vous faites agresser ou voler et que vous avez envie de rentrer chez vous en prenant le train le plus vite possible – surtout si vous êtes un touriste –, vous n'irez jamais dans un commissariat lointain. Même nous, on a besoin d'un lieu proche et efficace".
"Ni médecins ni psychologues"
Reda (prénom d'emprunt) est agent de sécurité dans la gare. Il accepte de partager son quotidien à Bruxelles-Midi. "Franchement, c'est un boulot passionnant et les gens semblent satisfaits de nous voir. Nous sommes une vingtaine à patrouiller et on ressent, à travers un regard ou un sourire, que les passants se sentent un peu plus en sécurité par notre présence et celle des policiers, entame-t-il. Maintenant, les gens savent aussi que nous ne sommes pas tout-puissants et que notre travail a des limites. Nous ne sommes ni médecins ni psychologues. Nous, on fait avec nos moyens. J'ai appris, avec l'expérience, qu'on peut désamorcer une situation tendue ou problématique en prenant le temps de parler aux gens. C'est efficace même si ça ne marche pas tous les coups. Il y a quelques semaines, j'ai demandé à un individu imbibé et qui importunait les voyageurs de quitter les lieux. Il m'a copieusement insulté, a menacé de revenir me tuer et il a même dit qu'il maudissait toute ma famille…"
