Philippe Henry: "Nous sommes en train de construire les alternatives à la voiture"
Selon Philippe Henry (Écolo), le gouvernement wallon travaille sur l'impact de la hausse des coûts de l'énergie. Il affirme que le gouvernement Di Rupo atteindra ses objectifs. Il veut mettre à l'amende les poids lourds surchargés qui détériorent les routes wallonnes.

- Publié le 27-08-2022 à 06h50
- Mis à jour le 27-08-2022 à 09h55

Récemment menacé de mort - il est toujours sous protection policière - pour sa réforme de la fiscalité automobile, le vice-président du gouvernement wallon en charge du Climat, de l'Énergie, de la Mobilité et des Infrastructures, l'écologiste Philippe Henry, fait sa rentrée. Il est confiant : la Wallonie atteindra ses objectifs ambitieux.
La planète a très chaud et l'énergie coûte de plus en plus cher, conséquence notamment de la guerre en Ukraine. Pourquoi a-t-on le sentiment que les pouvoirs publics regardent et attendent pour agir ?
Nous avons des objectifs très ambitieux qui ont été déterminés en matière climatique, énergétique et de transition. Il est vrai que la situation en Ukraine a aggravé la crise de l'énergie. C'est un dossier très important pour la rentrée, qui mobilise l'ensemble des compétences du gouvernement et l'ensemble des niveaux de pouvoir. Il est vrai que c'est un peu compliqué dans notre pays puisqu'il y a des implications du fédéral, des Régions et aussi de l'Europe. C'est clair que, dans les prochains jours, nous allons travailler de concert sur ces dossiers.
Peut-on s'attendre à des décisions en la matière ?
La situation actuelle est tellement grave que l'on ne peut pas rester indifférent.
Vous avez la main sur de très nombreux dossiers en matière de climat, d'énergie et de mobilité. La législature ne sera plus très longue, pensez-vous pouvoir mener tous vos projets ?
Nous avons eu une législature très complexe avec des crises successives qu'il a fallu gérer. Tout le programme initial du gouvernement reste d'actualité et il a été amplifié par les moyens du plan de relance. Nous avons une multitude de chantiers qui sont ouverts. Certains dossiers ont pris un peu de retard vu les crises. L'année qui s'ouvre est donc essentielle en termes de réalisations et d'aboutissement. Est-ce que tout aboutira ? Je ne sais pas. Mais je crois que l'on peut dire que la déclaration de politique régionale sera réalisée en s'adaptant à l'évolution des choses. Toutes les réformes doivent être enclenchées dans l'année qui vient, de manière telle qu'elles puissent être mises en œuvre d'ici la fin de la législature.
Il est parfois reproché, de manière larvée, au sein même de la majorité, aux ministres Écolo de pinailler sur tout, de trop consulter et finalement de traîner à agir. Pourquoi dit-on ça ?
Nous ne traînons pas. Mais nous avons des ambitions importantes. Nous voulons que la société se transforme et que des réponses structurelles soient apportées à la population face aux défis que nous connaissons. Nous avons aussi des ambitions dans les matières que nous ne gérons pas, en matière d'économie ou de démocratie par exemple. Mais ce n'est pas pinailler, ça, et je travaille tous les jours à être efficace.
Quarante-deux mesures (sur 300) du plan de relance sont prioritaires. Que vont devenir les autres ?
Elles sont toutes d'actualité. Il y aura peut-être des ajustements, parce que les coûts augmentent et pas l'enveloppe globale. Toutes les mesures financées par de l'argent européen doivent être réalisées dans un délai précis pour ne pas perdre les budgets. Quant aux autres mesures, un calendrier a été établi jusqu'en 2026.
Certes, il y a des moyens pour le plan de relance. Mais le gouvernement pourrait-il faire face à une nouvelle crise ?
Les moyens pour gérer les crises sont une difficulté à court terme. C'est vrai, parce que nous avons consacré des moyens considérables pour le Covid et pour effacer les stigmates des inondations. Il est certain que si nous devions connaître d'autres crises, nous serions confrontés à un énorme problème. On ne peut pas additionner sans arrêt des investissements aussi importants à court terme. C'est pour cette raison qu'il ne faut pas brider nos objectifs à long terme en matière d'énergie, de mobilité, etc. Sinon, nous allons nous exposer à des crises fréquentes.
Il y a quand même aussi un sentiment général que les choses n'avancent pas très vite ?
Nous avons une planification sur plusieurs années, notamment en matière d'infrastructures publiques pour le transport. Cela concerne des travaux qui ne se font pas en deux mois. Un milliard deux cents millions d'euros sur l'ensemble de la législature, c'est un montant qui n'a jamais été dégagé. Pour le moment, nous construisons les alternatives de mobilité. Les infrastructures dans les grandes villes, les bus à haut niveau de service, le tram de Liège, l'extension du métro de Charleroi, etc. Il y a aussi toutes les mesures prises en matière cyclable. Sous cette législature, on sortira de la Préhistoire. Les projets de cyclostrade le long de la N4 ou le projet d'autoroute pour vélos vers Bruxelles sont en cours. Il y a aussi tous les projets cyclables au niveau des communes, etc. Nous sommes donc en train de construire sur plusieurs années l'infrastructure alternative à la voiture individuelle.
Des amendes automatiques pour les poids lourds en surpoids
Dans vos engagements, il est question de diminuer d'un tiers, d'ici 2030, la part de mobilité via la voiture individuelle. Vous y arriverez ?
Nous avons fait le choix de ne pas être dans le directif ou le punitif et de créer l'offre pour que chacun puisse faire le choix d'opter le plus souvent possible pour un mode de déplacement sans voiture. D'ailleurs, depuis le Covid, on constate qu'il y a un engouement chez beaucoup de citoyens pour cette mobilité alternative.
Certes, il y a un engouement pour le vélo, mais les délais pour s'en procurer deviennent très longs…
Et c'est un vrai problème. C'est vraiment le marché tel qu'il a été mondialisé qui fait que certains éléments de production font l'objet de monopoles. Par exemple, les dérailleurs sont produits par une ou deux entreprises à l'échelle mondiale. Ce sont elles qui déterminent le rythme de production. Ce sont donc elles qui limitent le nombre de vélos qui peuvent être produits. On constate ça dans d'autres secteurs depuis la crise sanitaire.
On a parlé de relocalisation à l'époque, mais les choses évoluent-elles dans ce sens ?
C'est lent, mais les pouvoirs publics ne peuvent pas faire ça tout seuls. Les entreprises doivent aussi se mobiliser. Cela pose par ailleurs la question de la formation et des métiers en pénurie qui touche de nombreux secteurs. Par exemple, les sociétés de transports en commun ont du mal à recruter des conducteurs de bus. Il y a de l'emploi et on ne trouve pas de candidats.
Est-ce que le métier est suffisamment attractif ?
Il y a des conditions de travail qui sont largement pires dans beaucoup d'autres secteurs. C'est du reste un métier qui a un vrai sens social, de service à la population, et qui permet de rencontrer les nouveaux objectifs de mobilité alternative. Mais sans doute que l'on doit mieux communiquer autour de ces métiers.
Vu le prix de l'énergie, est-ce que la voiture électrique est encore une solution d'avenir ?
Il ne faut pas que l'on remplace toutes les voitures thermiques par des voitures électriques. L'objectif est de diminuer le nombre de voitures en proposant des alternatives. Comme le transport en commun, la voiture partagée, etc. Le rapport à la voiture doit évoluer. On voit de plus en plus de ménages qui n'ont plus de voitures et qui en louent parfois lorsque c'est nécessaire.
Ça fonctionne surtout en milieu urbain. En milieu rural, la chose est plus compliquée.
Une grande partie de la population habite en ville. On doit donc réussir pour ceux qui n'habitent pas en ville à structurer les déplacements par une combinaison de moyens de transport. En allant, par exemple, à vélo, à pied, en bus ou même en voiture jusqu'à une gare pas trop éloignée et puis, ensuite, prendre le train pour aller en ville. La voiture électrique est une partie de la solution parce que c'est mieux que le thermique. Mais il faut réduire la part de la voiture.
Vous parlez de réduire la part de la voiture. Mais vous êtes aussi contraint d'entretenir le réseau routier. Un paradoxe puisqu'il est voué à supporter moins de voitures à long terme ?
Si on n'entretient pas le réseau de manière régulière, on aura des problèmes plus tard avec des dégradations beaucoup plus importantes et plus coûteuses à réparer. Alors, s'il est vrai que le réseau supportera moins de voitures à l'avenir, il y a aussi les camions. Nous devons réduire le nombre de camions sur les routes en investissant dans la voie d'eau au niveau de la Région et dans le ferroviaire au niveau fédéral. Beaucoup de dégradations sont liées aux camions. Si on réduit le nombre de voitures et de camions sur nos routes, il y aura aussi moins de rénovations à réaliser. D'ailleurs, nous travaillons aussi sur la mise en place de stations de pesage dynamique en temps réel. Un certain nombre de camions sont en surpoids et ça produit des dégradations importantes. L'idée est de mettre en place un système d'amendes automatiques. Cela doit permettre de limiter les dégradations et de renforcer la sécurité.
Comment fonctionnent les rapports avec le fédéral, où, au niveau francophone, ce sont les mêmes partis qu'en Wallonie qui y siègent ?
Sur certains sujets, il y a des difficultés à travailler sur le plan interfédéral. Pas forcément avec le gouvernement fédéral, mais avec les autres entités. Sur certains sujets, nous avons de grosses divergences avec le gouvernement flamand, notamment en matière de transition climatique et énergétique. Parfois, cela peut nous ralentir. Là où j'ai clairement un regret, c'est qu'il n'y ait pas eu une intervention fédérale plus importante au nom de la solidarité pour contrer les conséquences des inondations. C'est regrettable dans un pays comme le nôtre, surtout si l'on compare avec l'Allemagne, qui est aussi un pays fédéral.
Vous êtes sous protection policière après avoir reçu des menaces de mort. Comment le vivez-vous ?
Je continue mon action politique. Je trouve cela très grave que l'action démocratique puisse faire l'objet de menaces de cet ordre. Ce n'est pas agréable, mais il serait inacceptable que cela réussisse à entraver l'action politique.
