"Coup de poignard" d'Écolo, poids de Jan Jambon, méthode De Croo : le Codeco, à bout de souffle, est obligé de se réinventer
Entre menace de désobéissance civile, désunion politique et ras-le-bol de la population, l'arrêt du Conseil d'État, forçant la réouverture des cinémas et des théâtres, ponctue une séquence délicate pour le gouvernement. Le Comité de concertation (Codeco), confronté à une situation incertaine et à la lassitude des Belges, est à la recherche de son souffle.

- Publié le 29-12-2021 à 21h30
- Mis à jour le 30-12-2021 à 13h15

Denis Ducarme (MR) juge le Codeco en état de "mort cérébrale" . Pour Georges Gilkinet (Écolo), le fonctionnement doit être repensé. "Nous devons toujours améliorer nos modes de fonctionnement", a-t-il estimé sur la RTBF. Pierre-Yves Jeholet (MR), ministre-Président de la Fédération Wallonie-Bruxelles, a évoqué "la nécessité de repenser et d'améliorer encore la gestion de la crise". La multiplication des Codeco d'urgence à partir de la mi-novembre a mis en évidence des manquements. Quelles sont les pistes d'amélioration et comment procéder ?
1. Des arguments scientifiques, ne pas "infantiliser"
"Ce qui manque, c'est d'être capable de dire à la population : 'On prend cette mesure car elle est nécessaire.' Et on vous l'explique sur la base d'arguments scientifiques. Or, les mesures ne sont presque jamais expliquées en Codeco. C'est un défaut de communication. Le lien devrait également être fait entre les décisions et les recommandations du Gems (le groupe des experts, NdlR) . En France, les conférences de presse consacrent plus de temps à recontextualiser la situation sanitaire, à justifier les mesures par des arguments scientifiques", note Yves Coppieters (ULB), épidémiologiste.
Ce manque de justifications scientifiques constitue l'une des critiques récurrentes du MR de Sophie Wilmès.
La capacité de déterminer avec précision le lieu où se passent les contaminations manque toutefois au niveau belge. Les autorités se basent souvent sur des études internationales. "Quand on a fermé les coiffeurs, une étude américaine montrait qu'avec le masque le risque de contamination était presque égal à zéro. Au même moment, en France, les coiffeurs étaient ouverts. Les gens se rendent compte de ces incohérences. La communication n'est ni assez pédagogique ni assez explicative au niveau scientifique. On ne peut rester dans la simple affirmation et infantiliser le public. Après deux ans, les gens en ont compris beaucoup sur l'épidémie et sont capables d'argumenter. Sur la culture, ils ont opposé des arguments aux décisions et le Conseil d'État les a validé s", ajoute Nathan Clumeck, infectiologue à l'ULB, selon qui "il aurait été bon que les ministres en charge, comme Bénédicte Linard (Écolo), aient été présents lorsque la décision de fermer a été prise. Il y a des aspects sur les protocoles dont ils sont mieux informés."
2. Trop de monde à table
Un Comité de concertation regroupe d'ordinaire les membres du comité ministériel restreint (kern), le commissariat Covid (Pedro Facon) mais aussi des représentants des entités fédérées. Soit généralement 17 personnes. "On a trop de gouvernements, trop de monde autour de la table. Cela n'aide pas à gérer la crise de manière efficace", estime Marc Van Ranst, virologue et membre du Gems. "Les ministres doivent toujours négocier avec d'autres ministres avant d'arriver à une décision. Il en résulte un compromis. Or, un compromis ne constitue pas toujours la meilleure solution dans une épidémie."
Le recours au Comité de concertation - plutôt qu'au Conseil national de sécurité (CNS), composé d'un nombre plus restreint de membres - avait été voulu par Alexander De Croo afin de mettre les entités fédérées sur un pied d'égalité avec le fédéral.
Pour le Premier ministre, la structure actuelle ne constitue pas en elle-même un problème. "Je vois qu'aujourd'hui notre système fonctionne. Au plus haut de la crise sanitaire, on l'a fait fonctionner notamment parce qu'autour de la table on avait des personnes de bonne volonté", assurait Alexander De Croo en mai sur la RTBF. "Est-ce que le CNS fonctionnait mieux ? Non. Si on veut régler le problème du fédéralisme à la belge, il faut une réforme de l'État", ajoute une source fédérale.
3. Un baromètre, enfin ?
La proposition d'instaurer un baromètre, déjà sur la table sous Sophie Wilmès, de même qu'un baromètre de la santé mentale, n'a rien d'une nouveauté. Jugé trop fastidieux, le système avait été recalé. Il était alors question de déclencher automatiquement un paquet de mesures une fois certains seuils d'hospitalisations atteints, notamment. L'avantage : éviter le marchandage et le compromis politiques, pour prendre des mesures basées sur des faits objectifs. La piste a été réactivée.
Lors du dernier Codeco, le vice-Premier CD&V Vincent Van Peteghem a proposé d'organiser une réunion en janvier pour élaborer la stratégie à long terme, prévoyant des stocks de vaccins en permanence à disposition, une stratégie de testing, des centres de vaccination… Préalablement, le commissariat Covid, qui a reçu mandat pour proposer une stratégie à plus long terme, doit remettre ses observations. Il classifiera les risques en plusieurs niveaux via un chiffre et une couleur. Le niveau de base ne comporterait pas de mesures spécifiques autres que préventives tandis que les trois échelons supplémentaires seraient franchis selon des indicateurs comme le nombre de personnes hospitalisées. Le Gems doit encore discuter de quelles mesures seraient reprises dans chaque niveau. Reste à savoir si le Codeco trouvera le temps de se pencher sur cette question alors que l'urgence est toujours de mise…
4. Plus de concertation
Pour Yves Coppieters, le manque de concertation préalable avec les secteurs concernés par les fermetures est problématique. "De plus, avant de tomber dans le piège d'instaurer une mesure comme la vaccination obligatoire, on pourrait faire des sondages, tester l'adhésion. Et puis avancer vers la décision."
Nathan Clumeck plaide quant à lui pour "une extension des avis scientifiques du Gems", en incluant d'autres personnes dans le débat. "Quand on prend des décisions aussi sensibles, un débat contradictoire serait utile."
5. La méthode De Croo
Au-delà de la structure du Codeco, un problème se pose dans la dynamique interpersonnelle, à l'origine de grandes frustrations. Certains des membres du Codeco ne se sentent pas suffisamment respectés dans les décisions prises. Ainsi, alors qu'ils pensaient avoir trouvé un consensus sur les mesures lors d'un kern de plusieurs heures mardi dernier, plusieurs ministres fédéraux ont reçu un SMS du Premier contredisant l'accord de la veille. Et incluant la fermeture de la culture. Le résultat d'un deal avec Jan Jambon. Constat : le poids du ministre-Président flamand, qui selon certains fait figure de boussole pour De Croo, se révèle prépondérant dans les décisions. "Quand Jambon a validé des mesures avant le Codeco, on a l'impression que les trois quarts du chemin sont faits", glisse une source politique. Ce poids prépondérant semble fissurer l'unité fédérale, tandis qu'Alexander De Croo se trouve coincé entre une N-VA concurrente électorale souvent réfractaire à des mesures trop strictes et le ministre de la santé Frank Vandenbroucke (Vooruit), qui soutient la ligne inverse.
6. Le "coup de poignard" d'Écolo
L'attitude récente d'Écolo, qui a déjugé publiquement les mesures du Codeco, suscite de l'irritation au sommet du gouvernement fédéral. Certains évoquent "un coup de poignard" des écologistes à Alexander De Croo, qui les avait pourtant soutenus le même jour sur le dossier énergie "Qu'on conteste en interne, c'est normal. Le problème, c'est quand ceux qui sont autour de la table, qui décident et qui contestent sont les mêmes. Cela embrouille la population, et nourrit l'incompréhension", analyse une source fédérale.
