"Libéral social mais pas socialiste"… Mathieu Michel veut marcher dans les pas de son père
Physiquement, voilà un Michel. Pas de doute. Même si c'est la similarité entre sa voix et celle de son frère, Charles, qui frappe le plus. Pour le caractère, par contre, Mathieu Michel se démarque nettement.

- Publié le 03-01-2024 à 06h38

Il est le joyeux de la famille, le sympa, l'enthousiaste, le positif. Son papa, Louis, est une boule d'émotion : comme un acteur, il peut passer de la rondeur à la colère, de la colère à la sérénité du vieux sage. Charles, lui, est toujours concentré, précis. Il est doté de la psychologie du joueur d'échecs qui tient sa sensibilité sous contrôle.
Comme son père et son frère, Mathieu Michel a été confronté à la brutalité de la politique. Sa désignation au sein du gouvernement De Croo aurait pu se dérouler plus en douceur. Le président Georges-Louis Bouchez, en le sortant de son paisible Brabant wallon, voulait-il renvoyer l'ascenseur au clan qui l'avait soutenu dans son ascension ? Miné par cette suspicion, le parti a été secoué par de violents spasmes. Lors du bureau de parti qui avait suivi la mise en place de la Vivaldi, la reyndersienne Sabine Laruelle n'avait pu dissimuler sa colère brute. La scène est connue. Aux journalistes qui attendaient devant le quartier général des libéraux, avenue de la Toison d'or, elle avait lâché : "Je n'en peux plus des despotes, du népotisme et de ce qui ressemble à un clan mafieux." Le cadet des Michel était entré du mauvais pied dans le jeu fédéral…
Des boulettes, mais…
Ses débuts comme secrétaire d'État à la Digitalisation ont également été laborieux. Des vents contraires ont donné à Mathieu Michel une image de gaffeur. Entre autres, l'une de ses petites "boulettes" a coûté cher à ses collègues. Au sens littéral. Interrogé sur son salaire, il avait estimé "entre 14 000 et 15 000 euros" sa rémunération nette. Une surévaluation de 3000 euros environ. Pour éteindre la polémique suscitée par cette erreur, le Premier ministre Alexander De Croo avait exigé une baisse de 8 % du salaire des membres de son exécutif. Des regards noirs ont dû se poser sur le secrétaire d'État en Conseil des ministres….
Toutefois, le temps a fait son œuvre. Mathieu Michel semble avoir pris ses marques. Sur le fond, il multiplie les sorties médiatiques sur le thème du numérique. Sur la forme, l'ancien président du collège provincial du "BW", a adapté son style aux exigences de l'impitoyable politique fédérale. Cette mutation n'était pas évidente pour lui. "L'univers politique et médiatique fédéral cherche à raconter des histoires en permanence, au détriment des projets complètement réalisés, confie-t-il. Au niveau local, ce jeu politicien est moins présent : un bon projet n'a pas de couleur politique. Au fédéral, la presse cherche à savoir qui a obtenu une victoire dans les négociations, on passe moins de temps à expliquer le résultat de la discussion et davantage à raconter les combats entre les partis."
Le souvenir familial : le chantier du Hilton
Marchant dans les pas de son père, Louis Michel, le secrétaire d'État veut désormais passer à la vitesse supérieure. Il souhaite investir le domaine de la doctrine et porter les couleurs du libéralisme social au sein de son parti. "Inévitablement, je respecte en cela les valeurs qui m'ont été inculquées. Dans sa jeunesse, mon père a été manœuvre sur le chantier du Hilton à Bruxelles. Un jour où nous mangions tous les deux, des années après, il m'avait dit de ne jamais oublier d'où nous venions. Ce sont des éléments qui m'ont construit et me font penser que l'égalité des chances doit être au centre de la société. Je me sens assez bien dans la Vivaldi, même si on y trouve quand même des partis qui sont excessivement à gauche… J'ai beau être un libéral social, cela ne fait pas de moi un socialiste."
Le "libéralisme social" fait son apparition dès le XIXe siècle ; Il repose sur l'idée que l'exercice des libertés réelles dépend des conditions sociales comme le niveau de la rémunération, la sécurité, un logement, l'accès aux études. Au sein du PRL (l'ancêtre du MR), les années 80 avaient été marquées par un libéralisme plus à droite, inspiré par l'air du temps thatchérien. Dans les années 90, un virage s'amorce vers un libéralisme plus doux. Après la mort soudaine de Jean Gol en 1995, cette évolution va s'accentuer par l'arrivée de Louis Michel à la tête des bleus. Pour ce fin renard, ce recentrage politique répond à la fois à un mouvement des idées et à un calcul politique dont le but est de jeter un pont vers le PS. Et cela a fonctionné. En 1999, les libéraux reviennent au pouvoir en s'alliant aux socialistes et aux écolos dans des coalitions "arc-en-ciel".
"Ce libéralisme social, je le porte dans mes tripes"
Après les difficiles années "suédoise", marquées par l'isolement des libéraux francophones, Georges-Louis Bouchez a pris le contrôle de l'appareil de parti. Depuis 2019, le jeune président libéral a légèrement décalé le MR vers la droite. Une ligne que ne conteste par Mathieu Michel. Mais il veut y apporter sa sensibilité et porter la voix du libéralisme social au sein du MR. "Quand j'en entends certains qui, en dehors du MR, se revendiquent du libéralisme social, ça me fait marrer. Les Jean-Luc Crucke, Défi… Ces gens se disent que, puisque Georges-Louis est assez vocal et exprime parfois moins de nuances que ce que certains voudraient, il y a une place à prendre sur le libéralisme social. Le libéralisme social est encore très vivant au sein du MR et s'est même souvent exprimé ces dernières semaines dans les discussions sur le renouvellement de la présidence. Ce libéralisme social, je le porte dans mes tripes."
Mathieu Michel est dans une situation ambivalente. Son nom de famille est à la fois une force et une faiblesse. Être un Michel vous jette dès l'enfance dans le monde des réseaux politiques, du pouvoir. Mais, lorsqu'on a comme père un ancien vice-Premier ministre et comme frère un ancien Premier ministre et que tous les deux ont été président du MR, se faire un prénom est une gageure.
Un peu de psychanalyse : la bonne humeur permanente du secrétaire d'État, parfois atténuée par une inquiétude dans le regard, cache peut-être une blessure… "Je suis fier de mon nom de famille, je suis fier du parcours de mon père, je suis fier de ce que Charles a fait. Cela m'a construit. Être né dans cet univers, cela te prépare à pas mal de choses. Mais je n'aime pas qu'on me résume à cela. C'est à moi de bosser plus qu'un autre pour développer des projets. Il faut être de bon compte : c'est un handicap et ce n'est pas un handicap. Des personnalités comme la mienne ne sont pas naturellement enclines à occuper les fonctions que j'occupe aujourd'hui. Ma personnalité ? Je suis un idéaliste qui entreprend. C'est comme ça que je me définis quand je suis devant mon miroir."
Ma personnalité ? Je suis un idéaliste qui entreprend. C'est comme ça que je me définis quand je suis devant mon miroir."
"C'est le marrant de la bande"
Au sein du gouvernement De Croo, Mathieu Michel ne crispe pas l'aile gauche. Cela tient à son positionnement politique – plus au centre – mais aussi à sa personnalité conviviale et ouverte. Son portefeuille l'expose également moins aux tempêtes politico-médiatiques. Le secrétaire d'État s'entend particulièrement bien avec sa collègue Ecolo, Zakia Khattabi. La ministre du Climat apprécie l'humour au second degré du libéral.
Chez les socialistes, il semble également apprécié. "Au début de son mandat au fédéral, il a été fort atteint par son image de type Gaston Lagaffe, explique un ministre PS. Mais, objectivement, il est super sympa. C'est paradoxal car il vient d'une famille de vrais tueurs politiques, des animaux à sang froid. Mathieu, lui, reste toujours assez bonhomme. Et cela ne change pas malgré trois années passées au fédéral. C'est le marrant de la bande. Quand le Premier ministre organise son barbecue annuel chez lui, on essaie de se retrouver à la table de Mathieu pour passer un bon moment."
C'est le marrant de la bande. Quand le Premier ministre organise son barbecue annuel chez lui, on essaie de se retrouver à la table de Mathieu…"
Quel avenir attend le plus jeune des Michel ? À 44 ans, il veut progresser. Pourquoi pas, dans un prochain gouvernement, une promotion au rang de ministre, l'échelon directement supérieur à celui de secrétaire d'État ?
