"Je n'ai jamais vu de ma vie un gouvernement en pleurs comme cela"
Le moment le plus fort émotionnellement de la carrière de Joëlle Milquet fut le drame de Sierre, dans lequel 22 enfants perdirent la vie. Sur le plan politique, ce qu'elle retient avant tout, ce sont les accords de la Saint-Polycarpe et de la Saint-Boniface, qui ont permis le refinancement de l'enseignement francophone.

- Publié le 04-08-2025 à 06h36
- Mis à jour le 04-08-2025 à 15h05

Elle ne l'oubliera jamais. La nouvelle, atroce, lui a été communiquée par ses services vers 6 h du matin, le 14 mars 2012. La veille, un très grave accident d'autocar s'est produit à 21 h 15 dans un tunnel de l'autoroute A9, près de Sierre, en Suisse. À son bord : deux classes de sixième primaire d'Heverlee et de Lommel qui rentraient des sports d'hiver. Le drame fera 28 morts, dont 22 enfants. "C'était énorme par le nombre de victimes, de blessés, les parents qu'il a fallu prévenir via les écoles. Moi qui essayais de joindre le Premier ministre Elio Di Rupo (PS), mais je n'y arrivais pas parce que son téléphone était coupé…"
"Sur le plan émotionnel", c'est assurément le moment le plus fort de la longue carrière politique de Joëlle Milquet (Les Engagés). À cette époque-là, elle est vice-Première ministre et ministre de l'Intérieur. Le matin même de l'annonce de la tragédie, un gouvernement restreint (un kern) se réunit. "Je n'ai jamais vu de ma vie un gouvernement en pleurs comme cela pendant aussi longtemps, se souvient-elle. Moi qui pleure difficilement en public, qui essaie de gérer mes émotions, je n'ai pas pu retenir mes larmes. Avec Laurette Onkelinx (vice-Premier PS), mes collègues masculins aussi, on était tous en pleurs. Je n'ai jamais vu une émotion collective aussi forte."
On a dû commander les petits cercueils blancs... Jamais, je ne m'étais dit que j'allais devoir faire cela.
"C'était terrible. On a dû prendre des décisions pour affréter un avion pour que les parents puissent se rendre sur place. On a dû commander des petits cercueils blancs – jamais de ma vie, je ne m'étais dit que j'allais devoir faire cela – , rapatrier les corps, gérer l'accompagnement, organiser les funérailles. On s'est beaucoup impliqués pour essayer de gérer de la meilleure manière… enfin, il n'y a pas de bonne manière de gérer quand c'est une souffrance pareille… On a essayé d'encadrer, d'accompagner au maximum les familles."
Les deux saints accords
Sur le plan strictement politique, l'épisode le plus marquant de sa carrière – à l'entendre, c'est sans doute celui dont elle est le plus fière – est la conclusion des accords de la Saint-Polycarpe (ou accords du Lambermont) au fédéral, suivi des accords de la Saint-Boniface en Communauté française en 2001.
C'était l'époque du gouvernement Verhofstadt I, d'une coalition Arc-en-ciel inédite entre libéraux, socialistes et écologistes. L'époque, aussi, de la cinquième réforme de l'État qui prévoyait de nouveaux transferts de compétences de l'État fédéral vers les Régions et Communautés (Agriculture, Commerce extérieur, renforcement de l'autonomie des entités fédérées…), en échange d'un refinancement de l'enseignement francophone, donc de la Communauté française, compétente en la matière.
Le gouvernement Verhofstadt ne disposait pas de la majorité qualifiée au Parlement nécessaire pour approuver une réforme de l'État. Dans un premier temps, il a voulu s'adjoindre le soutien de la Volksunie, dans l'opposition. Mais les négociations conduiront le parti nationaliste flamand à l'implosion et à la création, dans la foulée, de la N-VA.
Convaincre les barons du PSC
La majorité Arc-en-ciel se tourne alors vers un autre parti de l'opposition, le PSC (ancêtre des Engagés et du CDH), et sa jeune présidente, Joëlle Milquet. "C'est Elio Di Rupo (président du PS) qui a pris les premiers contacts avec moi pour voir si on était d'accord de soutenir la cinquième réforme de l'État afin de permettre le refinancement de l'enseignement francophone. Je me souviens qu'on avait rencontré Elio et Laurette dans une petite garçonnière près du Parlement fédéral pour commencer à discuter", sourit-elle.
Comme ils étaient dépendants de nous pour voter la réforme de l'État, il y avait une fenêtre historique à saisir. On n'a jamais été aussi gentil avec moi.
La centriste est partante. "L'enseignement et l'éducation ont toujours été dans mes priorités et le financement de l'enseignement était gravement en péril." Dans son propre parti, par contre, "les barons, tels que Jean-Pol Poncelet, étaient complètement opposés à l'idée d'aider la majorité". "J'ai vraiment dû convaincre en interne. Les syndicats sont venus m'aider. J'avais Jean-Jacques Viseur (ex-ministre des Finances) avec moi. J'ai été tenace parce que je trouvais que c'était fondamental."
Elle obtient finalement gain de cause. Le PSC apportera ses voix à la réforme de l'État. "Mais je ne me suis pas contentée de cela." Elle conditionne le soutien indispensable de son parti à une autre réforme, intrafrancophone celle-là. "L'idée était de dire que si l'on permettait le refinancement global de l'enseignement, nous voulions obtenir au sein de la Communauté française une nouvelle égalité de traitement entre les élèves, et renforcer le financement de l'ensemble des établissements scolaires, c'est-à-dire du réseau subventionné communal et libre autant que celui de la Communauté française. On voulait à terme réduire les inégalités entre les écoles."
Autrement dit, il s'agissait de rééquilibrer progressivement le financement des réseaux officiel (de la Communauté française) et libre, largement dominé par l'enseignement catholique. Près de 25 ans plus tard, ce processus est toujours en cours.
Le rôle du futur patron du Segec
"J'avais préparé cette réforme avec Etienne Michel, qui était le secrétaire politique du PSC et qui deviendra plus tard le secrétaire général du Segec (la coupole de l'enseignement catholique). On était hyperpréparés. On avait tous les textes. Ça avait beaucoup embêté les autres partis, s'amuse-t-elle aujourd'hui. Comme ils étaient dépendants de nous, il y avait une fenêtre historique à saisir. On n'a jamais été aussi gentil avec moi."
Ce double accord, de la Saint-Polycarpe et de la Saint-Boniface, a eu plusieurs conséquences politiques. D'abord, le retour du PSC – qui deviendra le CDH moins d'un an plus tard – sur le devant de la scène. "On avait été mis dans l'opposition après la crise de la dioxine en 1999. C'était une première pour le parti. On était un petit parti oublié dans l'opposition. C'était la période de l'Arc-en-ciel. Tout était magnifique. Nous, on était un peu l'incarnation du passé. Cet épisode nous a désenclavés dans le monde politique. On redevenait une force qui existait, qui avait pris ses responsabilités."
Ça s'était très mal passé avec le CVP. Il fallait être comme des petits toutous et les suivre dans leur opposition au gouvernement. Ce n'était pas du tout mon intention.
Ces négociations ont aussi solidifié les liens entre Joëlle Milquet et Elio Di Rupo, un duo qui donnera le "la" de la politique francophone pendant une douzaine d'années. "On se connaissait déjà bien, dit l'ancienne présidente des centristes. On a toujours eu d'excellentes relations humaines et une énorme confiance entre nous parce qu'elle n'a jamais été trahie. Mais c'est vrai que cet épisode a sans doute renforcé les liens entre nous et nos équipes."
Relation glaciale avec le CD & V
À l'inverse, les liens se sont détériorés avec le parti frère flamand, le CVP, qui deviendra le CD & V deux mois après le vote de la cinquième réforme de l'État. "Ça s'était très mal passé avec eux. Il fallait être comme des petits toutous et les suivre dans leur opposition au gouvernement. Ce n'était pas du tout mon intention. Ils ont pris cela comme une trahison, alors qu'ils auraient fait exactement la même chose s'il s'était agi de l'enseignement néerlandophone, termine Joëlle Milquet, qui entretenait toutefois de très bons contacts avec Stefaan De Clerck, alors président de chrétiens-démocrates flamands.
"Je trouvais évidemment la relation avec le CD & V intéressante, mais elle n'a pas primé l'intérêt des élèves francophones et du monde de l'enseignement en général. À partir de ce moment-là, la relation a été beaucoup plus compliquée. On a dû recoller les morceaux comme on le pouvait. Mais je pense que, de toute façon, l'évolution de notre système fédéral et les réformes successives de l'État imposaient une certaine distance entre nos deux formations."