Le jour où Louis Michel s'est retrouvé seul à seul avec Nelson Mandela
Série estivale (1/6) : "Les moments forts de leur carrière politique". Des personnalités politiques d'envergure racontent l'épisode qui les a le plus marquées durant leur parcours. Louis Michel (MR), ancien ministre des Affaires étrangères et ancien Commissaire européen se souvient des négociations en Tanzanie, à Arusha, afin de mettre fin à la guerre civile au Burundi. Après la signature de l'accord, Nelson Mandela avait invité le libéral à passer une soirée en sa compagnie, seul à seul.

- Publié le 02-08-2025 à 07h04
- Mis à jour le 04-08-2025 à 16h37

Nous sommes en 2000. Depuis quelques mois, Louis Michel dirige la diplomatie belge en tant que ministre des Affaires étrangères du gouvernement Verhofstadt (la majorité "arc-en-ciel"). Lui qui avait souhaité replacer l'Afrique centrale au cœur des préoccupations de la Belgique et de l'Union européenne allait jouer un rôle dans les discussions destinées à mettre fin à la guerre civile au Burundi. Ce conflit faisait rage dans l'ancienne colonie belge depuis 1993 et opposait, comme au Rwanda, les Hutus et les Tutsis.
Le cénacle international, convoqué à Arusha, la capitale de la Tanzanie voisine, est de très haut niveau : il est présidé par Nelson Mandela, le héros de la lutte contre l'Apartheid et prix Nobel de la Paix. Le président des États-Unis, Bill Clinton, est associé au processus, de même que les chefs d'État de la région. Louis Michel est également présent.
Le modèle belge
En vue d'instaurer une paix durable, les plénipotentiaires doivent réfléchir aux principes qui régiront la démocratie burundaise et qui garantiront un équilibre entre les ethnies. La solution pourrait venir de la Belgique, qui est passée pacifiquement d'un État unitaire à une fédération de Communautés et de Régions. "Avec 14 % de Tutsis, 82 % de Hutus et le reste de Twas, une ethnie qui n'a jamais causé de problème, je propose que le Burundi prenne la Constitution belge comme modèle", se souvient Louis Michel.
Afin d'éviter qu'un groupe ethnique domine l'autre au parlement, le ministre belge propose de sortir une série de matières sensibles du système de vote à la majorité simple : enseignement, justice, défense, sécurité intérieure, administration.. Pour légiférer sur ces sujets, il faudrait des majorités spéciales, comme en Belgique, suggère-t-il. Ainsi, les minorités seraient protégées du pouvoir du groupe majoritaire Hutu.
"No sex"…
L'assemblée semble apprécier l'ingéniosité institutionnelle belge, qui autorise aussi un peu d'humour. "Bill Clinton s'écrie : "That's clever !" Mandela pige aussi le système. J'ai même parlé de notre mécanisme de la 'sonnette d'alarme' (qui permet à un groupe linguistique au parlement de susciter des négociations gouvernementales lorsque ce groupe estime ses droits gravement atteints, NldR), que je traduis par 'ring bell' J'explique aussi que le futur Premier ministre devrait, comme en Belgique, être considéré comme 'asexué' vis-à-vis des sous-groupes qui composent la population burundaise. Ce que je traduis par "no sex" pour le Premier ministre, ce qui détend l'atmosphère…"
Une mission très spéciale
Le projet d'accord se dessine. Le président burundais en place à l'époque, Pierre Buyoya, accepte de quitter le pouvoir qu'il avait pris par un coup d'État. Après un délai de quelques mois, il cédera les rênes de l'État à un Hutu. Tous les rebelles n'ont pas déposé les armes. Or, Nelson Mandela veut avancer vite. "Il restait un certain Bosco, chef d'un groupe rebelle, qui était retranché dans la brousse tanzanienne, se rappelle Louis Michel. Je m'attends à tout sauf à cela : Mandela me fait venir dans son bureau et me dit : 'Je dois vous demander quelque chose : maintenant que Buyoya a accepté de signer l'accord, je voudrais que vous alliez convaincre Bosco'. Ce dernier bombardait la province de Bujumbura Rural tous les jours et toutes les nuits…"
La mission est périlleuse. Nelson Mandela met à la disposition du ministre des Affaires étrangères des gardes du corps et des voitures blindées afin de l'escorter jusqu'au retranchement du rebelle. "À un moment, vous devrez le voir seul mais ne craignez rien", le rassure le grand leader sud-africain. Le lendemain, à 6 heures du matin, une colonne de véhicules et d'hommes attend Louis Michel au pied de son hôtel. Ils partent en cortège à vive allure. Après plusieurs heures de route poussiéreuse, des soldats en tenue de combat et armés surgissent et barrent le chemin au convoi. Ce sont les rebelles… Ils invitent Louis Michel à laisser ses gardes et à les suivre. Ce dernier accepte et part seul.
De Zétrud-Lumay à la brousse tanzanienne
"Très rapidement, je me retrouve dans une scène surréaliste : dans une clairière, il y avait une sorte de grande tente de guinguette, comme celles que je voyais gamin à Zétrud-Lumay, à Jodoigne, pour les kermesses. Sous cette tente, il y avait des sièges et des bureaux." Après une demi-heure d'attente, le chef des rebelles daigne recevoir le négociateur belge.
Louis Michel explique à son hôte les principes du futur accord de paix et tente de le convaincre de les accepter. "À chaque fois que Bosco faisait un pas vers moi, ses deux conseillers lui mettaient sous les yeux un post-it qui lui redonnait des arguments pour refuser. Quatre heures de discussions dans cette tente… Il faisait à crever de chaud, j'avais soif mais je n'osais pas boire l'eau qu'on me donnait. On pourrait tirer un film de cette scène !"
"Pas de bazooka, hein…"
Malgré tout, les choses avancent sur le fond. Un point très pratique bloque encore les discussions. Les rebelles veulent être escortés par deux bataillons pour venir à Arusha sceller la paix. Deux bataillons ? Louis Michel est pris de sueurs froides : ils seraient capables de prendre la ville, se dit-il… Il appelle Mandela pour évoquer la question, très sensible, du nombre d'hommes qui pourront protéger le rebelle. Et Mandela tranche : "Maximum 10 soldats, sans armement lourd"… Louis Michel retourne sous la tente. La discussion est difficile mais un compromis est trouvé : d'accord pour 20 hommes. "Mais pas de bazooka, hein, insiste le ministre des Affaires étrangères. Que des armes légères."

De retour à Arusha. Nelson Mandela prend contact avec Louis Michel. Il veut le remercier d'avoir convaincu le chef rebelle et d'avoir esquissé les lignes de force des futures institutions burundaises. Après la signature des accords de paix, il l'invite à passer la soirée dans la résidence mise à sa disposition par les autorités tanzaniennes le temps des négociations.
"Un vrai guerrier"
L'ancien de la diplomatie belge arrive à 18 heures dans une villa sans prétention. Une dame l'accueille, Mandela arrive peu après. Il est grand, impressionnant. Les deux hommes se retrouvent seul à seul, à la surprise de Louis Michel qui s'attendait simplement à être un invité parmi d'autres. "Je lui ai dit que j'étais bouleversé d'être à ses côtés, que j'utilisais régulièrement ses citations, qu'il était une légende vivante, que je voulais lui poser des questions." Durant les palabres officielles dans la capitale tanzanienne, il avait été impressionné par l'autorité qui émanait de Nelson Mandela : "En négociations, c'était un vrai guerrier."
Dans le salon, la conversation porte sur les 27 années de prison subies par celui dont le courage a fait s'effondrer le régime de ségrégation raciale en Afrique du Sud. Ce dernier explique que cette longue captivité avait pris pour lui une dimension presque divine.
- "Je savais, mon cher ami, que cela ne dépendait que de moi, je savais que je verrais la fin de l'Apartheid, confie-t-il à son interlocuteur belge. Je savais que j'étais le seul à pouvoir le faire et je ne pouvais donc pas me soumettre à la tentation : ils m'ont proposé d'être Premier ministre et de devenir ensuite président mais d'abandonner la lutte. Être libre et puissant, c'est toujours tentant. Mais je n'ai jamais cédé. Les hasards de l'histoire avaient fait de moi un être providentiel."
- "Comment avez-vous pu supporter cet enfermement ?", lui demande alors Louis Michel, bouleversé.
- "Mes gardiens ont fait une grosse erreur. Je leur avais demandé s'il était possible de créer un jardin avec mes codétenus pour améliorer notre ordinaire. Ils ont accepté. Vous n'imaginez pas comment cela nous a aidés. C'était notre liberté dans la prison, notre humanité."
Mes gardiens ont fait une grosse erreur. Je leur avais demandé s'il était possible de créer un jardin avec mes codétenus pour améliorer notre ordinaire. Ils ont accepté. Vous n'imaginez pas comment cela nous a aidés. C'était notre liberté dans la prison, notre humanité."
La politique dans une autre dimension
Cette rencontre avec Nelson Mandela et son expérience diplomatique en Afrique centrale ont provoqué un basculement éthique chez Louis Michel. "Il y a des choses qu'on se refuse à faire par la suite, confie le libéral. Quand on travaille dans l'international, on a le sentiment de travailler pour l'éternité, au-delà des contingences médiocres, des petits calculs. Il ne faut pas être plus intelligent en diplomatie que pour gérer une commune de 10 000 habitants. Ce qui fait la différence, c'est la capacité d'écouter, la capacité à dépasser les positions bornées ou doctrinales. Il faut sentir quand l'autre souffre et a du mal à accepter une décision. Après avoir connu tout cela, j'aurais eu du mal à revenir en politique nationale."
Quand on travaille dans l'international, on a le sentiment de travailler pour l'éternité, au-delà des contingences médiocres, des petits calculs."
