Séisme à Bruxelles, David Leisterh quitte la politique nationale : "Gouverner, ce n'est pas s'accrocher, c'est agir"
Le formateur bruxellois, et président du MR dans la capitale, tentait depuis plus de 500 jours de former un gouvernement bruxellois. Éreinté, il a décidé de dire "stop". Il arrête sa mission de formateur et démissionne de la présidence du MR bruxellois.

- Publié le 28-10-2025 à 18h30
- Mis à jour le 28-10-2025 à 20h20
L'envie d'en finir avec la politique et ses turpitudes le traversait depuis plusieurs mois, déjà. Et ce mardi, éreinté par plus de 500 jours de négociations régionales stériles pour tenter de former un gouvernement bruxellois, David Leisterh a décidé de dire "stop". Il n'y arrive plus. Il lâche sa mission de formateur bruxellois, démissionne de son poste de président de MR bruxellois et ne conserve que son mandat de bourgmestre de Watermael-Boisfort.
"Alors voilà, mes amis, je me retire du jeu. Je quitte la politique active, nationale et régionale", a-t-il annoncé dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, ce mardi à 18h30. "Continuez dans les conditions actuelles, ce serait trahir tout ce à quoi je crois, tout simplement. La sincérité, le courage, la responsabilité. Tout cela, ça compte quand même. On en est déjà à plus de 500 jours de néant. C'est dingue. J'en prends ma part de responsabilité, évidemment. Je crois aussi que notre système politique ne permet plus de répondre à l'urgence bruxelloise. […] Ces derniers jours j'ai encore essayé vainement d'obtenir un accord budgétaire pour sauver cette région du gouffre. Je croyais qu'il fallait envoyer un signal de confiance à l'Europe, et à tous ceux qui veulent encore investir à Bruxelles. Mais ce cap n'a pas été partagé par tous. Alors, à un moment, il faut savoir dire stop."
La décision a été prise vendredi, au terme de négociations budgétaires tardives, dans lesquelles le PS s'est montré intransigeant, refusant de céder sur une série de ligne rouge.
"Trop de blocages de la gauche"
"Hier, on me demandait encore de revenir à la table des négociations, mais à quoi bon quand certains interlocuteurs ont construit un mur du non, directement sur la table ? En fait, il y a trop de peur, trop de calculs, trop de blocages de la gauche, je le dis", ajoute-t-il, à l'adresse des socialistes. "Avec cet espoir, j'imagine, de revenir aux affaires, dans cinq ans, sans les libéraux qui ont gagné la dernière fois. Pour continuer comme avant… Alors un peu de dignité s'il vous plaît, un peu de sens commun, ce serait pas mal. "
Il précise toutefois qu'il restera bourgmestre de Watermael-Boitsfort, là où il se sent "utile".
Il poursuit, plus tard dans la vidéo, en expliquant à quel point cette décision est "très difficile. "Mais peut-être qu'en partant, je peux aider à réveiller quelques consciences. Rappeler que gouverner, ce n'est pas s'accrocher, c'est agir", conclut le libéral.
Leisterh ne sera pas ministre-Président
Le formateur bruxellois, malgré une victoire électorale comme le MR bruxellois n'en avait plus connu depuis 20 ans, ne sera donc pas ministre Président bruxellois. Il voulait le poste, mais pas à n'importe quel prix, et certainement pas au prix de ce qu'il considérait comme un mauvais accord bruxellois…
Le libéral, pourtant, avait été plébiscité par les urnes, le 9 juin dernier, ses troupes remportant une victoire historique aux élections régionales.
Mais les saisons se sont succédé, et l'enthousiasme du soir des élections du 9 juin 2024 s'est amenuisé, avant de s'effondrer face à l'incapacité du MR à former un gouvernement bruxellois.
Dès le lendemain des élections, le président du MR Georges Louis Bouchez s'était déjà montré pessimiste, en privé. Le Montois l'avait alors confié à son ami David Leisterh : le MR, malgré sa victoire, avait tout intérêt à choisir l'opposition, car le président du MR jugeait impossible réformer la capitale avec les socialistes (quasi incontournable vu leur deuxième place).
David Leisterh, plein d'allant après sa victoire, avait logiquement refusé de se ranger à ce point de vue, et avait tenté de former un gouvernement bruxellois.
L'affaire a même semblé bien embarquée lorsque, au sortir de l'été 2024, David Leisterh, assisté par ses proches collaborateurs Yassine Rafik et Mathieu Raedts, était parvenu à obtenir un accord francophone avec le PS et Les Engagés.
Le veto d'Ahmed Laaouej
Ses espoirs ont été douchés, quelques mois plus tard, lorsque les partis néerlandophones ont formé leur propre coalition, composée de Groen, de la N-VA, de l'Open VLD et de Vooruit.
Cette coalition néerlandophone a alors été refusée – une première dans la formation d'un gouvernement bruxellois- par le PS. Pour Ahmed Laaouej, il n'était pas question de gouverner la capitale avec les nationalistes flamands.
Ce refus obstiné a précipité la Région Bruxelles-Capitale dans une crise politique dont elle ne semble pas près de sortir. Et qui a fini par avoir raison de la détermination du président du MR bruxellois, malgré des négociations budgétaires entamées il y a plus de 5 semaines.
Le rêve de David Leisterh
Ce poste de ministre Président bruxellois, David Leisterh en rêvait, pourtant, et depuis bien des années.
Pour l'obtenir, le président du MR bruxellois avait même refusé, en février, l'offre de Georges-Louis Bouchez qui lui proposait devenir ministre de l'Intérieur.
Son engagement politique, estimait-il alors, devait passer par Bruxelles, et son engagement auprès de ses habitants.
La situation, toutefois, ne s'est pas améliorée durant les mois qui ont suivi. Le PS est demeuré intransigeant dans son veto contre la N-VA, tandis que David Leisterh, par la suite, a dû aussi composer avec les velléités de Frédéric De Gucht et de l'Open VLD.
Au point que, quelques jours plus tard, exaspéré, le libéral avait démissionné (une première fois) de son poste de formateur car "plusieurs partenaires ont empêché toute exploration raisonnable d'une solution".
Le formateur bruxellois a par ailleurs dû composer avec la personnalité de Georges-Louis Bouchez, qui ne lui a pas toujours laissé de latitudes suffisantes.
Le burn-out de David Leisterh
David Leisterh traversera ensuite une période de plusieurs mois de mise en retrait aux airs de burn-out professionnel. D'autres prendront le relais, pour obtenir les mêmes résultats en raison des vétos, jeux politiques, et autres agendas personnels…
Il reprendra malgré tout le collier comme formateur, en septembre, semblant même retrouver un peu d'allant. Mais l'équilibre était fragile… David Leisterh, devenu papa quelques mois plus tôt, peinait de plus en plus à trouver du sens à ces jeux politiciens sans fin, qui ne lui donnait ni répit, ni raison valable de se lever le matin.
"Des phases de découragements et de dégoût m'ont traversé", reconnaissait-il déjà en septembre, estimant ces négociations bruxelloises "dangereuses pour la santé mentale".
David Leisterh, qui rêvait de reformer Bruxelles, n'avait peut-être pas les armes pour ferrailler avec des politiques aussi retors qu'Ahmed Laaouej, ou Georges-Louis Bouchez.
"Ce départ, c'est le crime de l'Orient Express, tout le monde a une part de responsabilité", glisse une source bruxelloise.
"Je ne suis pas un homme politique"
Lui-même l'avait d'ailleurs reconnu, au sortir de l'été. "Je ne suis pas un homme politique au sens premier du terme. La partie politique politicienne du job ne m'excite pas du tout".
Ce monde qu'il juge "cruel et difficile", David Leisterh avait appris à l'appréhender aux côtés de Georges-Louis Bouchez, son meilleur ami rencontré à l'ULB. En observant les façons du Montois, qui a toujours su tirer profit de la violence du milieu politique, David Leisterh, peu adepte du cynisme, a dû assez rapidement comprendre qu'il n'était pas fait du même métal. Le bourgmestre de Watermael Boisfort valorise plutôt le consensus, les rapports de confiance. Il déteste le conflit, n'a presque aucun ennemi dans le landerneau politique, et s'est parfois trouvé mal à l'aise face aux outrances verbales de son président, et sa guerre culturelle contre la gauche.
Ce fils d'un professeur d'anglais et d'une aide soignante, qui a grandi à Coutisse (province de Namur) dans une famille d'obédience socialiste, a fait du chemin pour devenir le premier leader libéral à remporter les élections dans la capitale, en deux décennies.
Cette victoire, il l'a obtenue grâce à un travail de terrain acharné, notamment dans des quartiers que Didier Reynders, son prédécesseur à la présidence du MR bruxellois, avait délaissé. Par un investissement constant, aussi, dans les sections locales, et un travail d'opposition (entamé par Alexia Bertrand) méthodique.
La dernière marche, vers le pouvoir, semblait toutefois trop difficile à franchir.
Aujourd'hui, il a rejoint Georges-Louis Bouchez dans sa conviction selon laquelle il ne sera pas possible de réformer la capitale et de réduire considérablement le déficit budgétaire avec le PS, qui a dirigé Bruxelles sans interruption depuis sa création.
"Quand on voit les difficultés a négocier des économies, on comprend mieux pourquoi David Leisterh a tant pousser pour que la N-VA soit à la table des négociations".
"Quand on voit les difficultés à négocier des économies, on comprend mieux pourquoi David Leisterh a tant poussé pour que la N-VA soit à la table des négociations", glisse une source libérale.
Avec le seul Frédéric De Gucht à ses côtés pour contrer un PS, David Leisterh s'est senti fort isolé ces dernières semaines face à un axe de gauche (PS, Vooruit, Groen).
Il se repliera donc dans sa commune de Watermael-Boisfort, dont il est le bourgmestre depuis octobre dernier.
Après Christophe De Beukelaer, chef de file des Engagés, la crise politique bruxelloise a donc fait une nouvelle victime, parmi ses étoiles montantes. À ce rythme, il n'y aura bientôt plus grand monde pour gouverner cette région…
Bouchez prend (provisoirement?) le relais
Les négociations bruxelloises, quant à elle, en sont au stade de la mort clinique. La question du successeur de David Leisterh ne se pose pas encore au MR, où c'est surtout la sidération qui règne. Dans un premier temps, c'est Georges-Louis Bouchez qui se chargera de reprendre ses missions de formateur bruxellois.
Le record mondial des 541 jours sans gouvernement pourrait bien être pulvérisé par la Région Bruxelles-Capitale.
