"L'Arizona est le gouvernement le plus à droite de ce siècle"
Après un an d'exercice, le gouvernement De Wever affiche une forte cohérence idéologique malgré la composition de cette majorité associant des nationalistes, des libéraux, des centristes et des socialistes. Une coalition de droite, selon les politologues. Les réformes fédérales ont toutefois été tempérées par quelques compromis typiquement belges.

- Publié le 31-01-2026 à 07h09

Après une première année d'existence, comment qualifier idéologiquement le gouvernement De Wever ? Une majorité articulée autour d'une aile droite affirmée (MR, N-VA), de centristes qui occupent une position charnière (CD & V, Les Engagés) et d'une aile gauche sociale-démocrate (Vooruit) pourrait pâtir de l'ambiguïté inhérente aux coalitions composites. Mais deux politologues interrogés à ce sujet – Jean Faniel, directeur général du Crisp (Centre de recherche et d'information sociopolitiques) et Dave Sinardet (VUB, Université Saint-Louis) – estiment que l'Arizona a su rester politiquement cohérente.
"C'est un gouvernement de droite", tranche Jean Faniel, qui se réfère à la grille de lecture de Norberto Bobbio, philosophe et homme politique italien, auteur de l'essai de référence Droite et gauche, paru en 1996. Pour Bobbio, la frontière entre gauche et droite se dessine autour de la valeur accordée à l'égalité : la gauche en fait l'horizon de son action, tandis que la droite la met en balance avec d'autres principes, en particulier avec la liberté.
"Des politiques anti-égalitaires"
"Au niveau des réformes du marché du travail, de la protection sociale, que cela soit en matière d'égalité socio-économique ou en matière d'égalité des genres, l'Arizona met en œuvre des politiques plutôt anti-égalitaires, poursuit le politologue du Crisp. La réforme du chômage et la réforme des pensions ont des effets très marqués à l'encontre des femmes. Sur la politique migratoire, le relèvement à 1000 euros du droit d'acquisition de la nationalité belge montre que l'on cherche à creuser l'inégalité entre les citoyens belges et ceux qui ne le sont pas."
Certains choix, apparemment anecdotiques, sont également révélateurs d'une vision du monde. "Par exemple, la décision d'exempter l'opéra mais pas les concerts de rock du passage de la TVA de 6 % à 12 %, c'est une vue plutôt élitiste. Sur le plan fiscal, pour l'essentiel, la politique de l'Arizona va accroître les écarts."
Le trophée de Vooruit
À l'égard des contribuables, le gouvernement De Wever a fait tomber un tabou : l'imposition des plus-values réalisées par les investisseurs est censée entrer en application cette année. En Belgique, pays parmi les plus lourdement taxés au monde, les gains issus de la revente de titres étaient jusqu'ici épargnés. Ils sont désormais frappés par un prélèvement de 10 %. Dans le même mouvement, la taxe sur les comptes-titres a été doublée par la coalition fédérale. Autant de mesures touchant le capital que ne renierait pas la gauche…
Les repères idéologiques "arizoniens" sont-ils brouillés pour autant ? "Le doublement de la taxe sur les comptes-titres et la taxe sur les plus-values, c'est le prix qu'a dû payer la droite pour faire monter les socialistes flamands dans la majorité, rappelle Dave Sinardet. Mais si on regarde les détails de cette future taxe sur les plus-values, on voit que les partis de droite ont réussi à faire valoir certaines choses : les plus riches ne seront pas autant touchés que les petits investisseurs. " Une complète exonération ou des taux plus bas s'appliquent en effet aux détenteurs de 20 % au moins du capital des entreprises.
"Si on regarde les détails de cette future taxe sur les plus-values, on voit que les partis de droite ont réussi à faire valoir certaines choses : les plus riches ne seront pas autant touchés que les petits investisseurs."
Pour le politologue néerlandophone, cette inflexion fiscale ne change cependant pas la tonalité générale. "Si on la compare avec les gouvernements précédents, globalement, l'Arizona est le gouvernement le plus à droite de ce siècle. Les réformes socio-économiques que ce gouvernement a entreprises sont largement de droite. Ces mesures figuraient surtout dans le programme des partis de droite, dans les mémorandums des associations patronales, dans les propos des faiseurs d'opinion libéraux."
Un recentrage du gouvernement ?
Dave Sinardet estime toutefois que le compromis budgétaire arraché en novembre par Bart De Wever vient diluer la promesse initiale de l'accord de gouvernement. "Par rapport à l'accord de gouvernement conclu début 2025, l'accord de novembre – que l'on peut qualifier d'accord de gouvernement bis – est typiquement belge. Il y avait un peu de droite et un peu de gauche parmi ces mesures qui rapporteront beaucoup d'argent, assez vite et de manière certaine : le demi-saut d'index (au-dessus de 4000 euros, NldR), par exemple, ou encore la hausse de la TVA sur certains produits. Le gouvernement est devenu un peu plus centriste suite à son dernier accord. Cela m'a fait penser aux années Dehaene."
Une référence historique d'ailleurs assumée par le Premier ministre. Lors de son discours à la Chambre suivant le compromis de novembre, Bart De Wever s'était présenté comme l'héritier politique de Jean-Luc Dehaene, figure tutélaire des chrétiens-démocrates flamands. Dans les années 1990, le "Bulldozer" avait mené depuis le 16, rue de la Loi, une politique d'austérité destinée à assainir les finances publiques, en jouant à la fois sur les économies et sur les recettes fiscales.
Migration : pas de rupture
Si les réformes socio-économiques de l'Arizona font pencher la majorité vers la droite, son action en matière migratoire confirme cette orientation, sans pour autant que l'on puisse parler d'une rupture. "À bien des égards, ce gouvernement se place dans la continuité de ses prédécesseurs mais pousse certains curseurs plus loin, analyse Jean Faniel. C'est le cas en matière migratoire. Je pense par exemple aux futures visites domiciliaires."
Certaines voix vont jusqu'à assimiler cette ligne à celle de l'extrême droite, une lecture que le directeur du Crisp invite à nuancer. Les représentations collectives ont profondément évolué en Belgique au cours des dernières décennies et il n'a pas fallu attendre la constitution de coalitions plus marquées à droite pour réorienter les politiques. "En 1996, Filip De Man, député Vlaams Blok (l'ancêtre du Vlaams Belang), avait encensé les lois Vandelanotte (dispositions durcissant la politique migratoire adoptée lorsque le ministre socialiste était à l'Intérieur, NldR). Il est vrai toutefois que Francken avait proclamé à la fin de la formation du gouvernement que l'Arizona mènerait 'la politique migratoire la plus stricte jamais adoptée en Belgique'", relève Jean Faniel.
Le secteur privé est favorisé
L'analyse sur l'axe gauche-droite ne saurait se limiter à l'économie ou à l'immigration. Elle doit aussi intégrer d'autres lignes de fracture comme la relation au dialogue social ou à la place réservée au secteur public. Là encore, selon Jean Faniel, le tropisme est clair. "Le gouvernement De Wever a très largement suivi les demandes du monde patronal mais, par contre, reste très, très loin des demandes du monde syndical. Et l'Arizona n'investit absolument pas dans la concertation sociale. Au contraire. De même, le gouvernement favorise le secteur privé et veut réduire les nominations dans le secteur public ou encore aligner les régimes de pension du public sur ceux du privé, etc."
"Le gouvernement De Wever a très largement suivi les demandes du monde patronal mais, par contre, reste très, très loin des demandes du monde syndical."
Dernier critère d'appréciation : la vision de la Défense. "Le gouvernement a choisi la voie de la remilitarisation, constate le directeur du Crisp. Mais est-ce encore un marqueur gauche-droite dans le contexte géopolitique ? Les frontières conceptuelles ont été remodelées depuis l'invasion de l'Ukraine. Et pourtant… L'Espagne, pays gouverné par la gauche, a refusé de passer à 5 % du PIB pour les dépenses en Défense. Je pense donc que cela reste un marqueur parmi d'autres à prendre en compte. D'autant que la politique de réinvestissement dans la Défense échappe à l'actuelle austérité budgétaire."
