L'ambition du bâtisseur, le naufrage du comptable : que retenir des 13 ans de l'ère Rudi Vervoort ?
Ministre-président au style effacé, le socialiste Rudi Vervoort laisse un héritage marqué par de grands chantiers urbains, mais lourdement grevé par une dette record et une fin de règne paralysée.

- Publié le 27-02-2026 à 06h43
- Mis à jour le 27-02-2026 à 08h51

Il avait commencé sa carrière en second rôle, éclipsé par des figures tutélaires : François Guillaume, bourgmestre d'Evere, puis Philippe Moureaux, patron autoritaire du PS bruxellois. Malgré treize années passées au sommet de la Région bruxelloise, Rudi Vervoort ne s'est jamais départi de cette inclinaison pour l'ombre.
Le 14 février dernier, l'Everois a fini par céder les clés du 12 rue Ducale à Boris Dilliès (MR). Il laisse derrière lui une image usée par plus de 600 jours d'affaires courantes — un record dont il n'est pas le seul comptable, mais qui ternit l'ensemble de son action.
Imposé en 2013 par Philippe Moureaux avec l'aval de Laurette Onkelinx, ce socialiste sincère, tacticien efficace mais parfois jugé soporifique et manquant de charisme, aura dirigé la capitale sans jamais vraiment l'incarner. Que restera-t-il, au fond, de l'ère Vervoort ?
L'ambition de bâtisseur
Coté face, Rudi Vervoort s'est d'abord signalé par son ambition de bâtisseur.
Dès son arrivée en mai 2013 en cours de législature, il tente d'incarner la rupture avec un Charles Picqué en bout de course. Il se fend d'un coup d'éclat à Ostende en annonçant simultanément plusieurs projets d'ampleur dont le stade national à Grimbergen et la création d'un musée d'Art contemporain (le futur Kanal). Si le premier projet fut le fiasco que l'on sait, le second – bien que controversé en raison de son coût pour les finances publiques- pourrait bien constituer son testament politique.
Pour ses partisans, on retiendra surtout les grands chantiers de reconversion : les Plans d'Aménagement Directeurs (PAD) des Casernes d'Ixelles ou de Médiapark à Schaerbeek. Mais aussi, à une échelle plus locale, la rénovation d'espaces publics dans les quartiers précarisés (Brigittines, place communale de Jette, etc.), via les contrats de quartiers.
"Le bilan de Rudi est positif, mais il manquait d'ego pour réclamer le mérite qui lui revenait", analyse Pascal Smet (Vooruit), qui l'a côtoyé durant neuf ans au gouvernement.

"Ce n'est pas un dogmatique. Il avait une réelle volonté de mener une politique d'aménagement pour attirer la classe moyenne, de nouvelles entreprises, et assurer des revenus à la Région. En ce sens, il était bien moins idéologue qu'une Nawal Ben Hamou (PS) au Logement", abonde Olivier Maingain, bourgmestre de Woluwe-Saint-Lambert, qui l'a côtoyé sur les bancs de l'ULB.
L'abîme budgétaire
Le revers de la médaille est moins reluisant.
Sous sa direction, le budget a viré au rouge vif. Rudi Vervoort a dirigé une Région dont la dette a triplé. Sur ce plan – fondamental – il laisse Bruxelles plus fragile qu'il ne l'a trouvée.
Les conséquences sont déjà là, avec l'arrêt du Métro 3 et la mise à la diète drastique de l'administration. "Il est facile de l'accabler, mais il a affronté des crises hors normes : attentats, tunnels, Covid, énergie…", tempère toutefois Charles Picqué, son prédécesseur à la tête de la Région.
Le ver dans le fruit
En réalité, l'ère Vervoort se divise en deux phases.
La première phase (2014-2019) fut celle d'une alchimie gouvernementale réussie avec des partenaires comme Guy Vanhengel (Open VLD), Céline Frémault (CDH) ou Didier Gosuin (Défi).
"Rudi Vervoort était un compagnon de route agréable, un homme paisible et empathique, même si on ne peut pas non plus dire qu'il avait des fulgurances".
"Rudi Vervoort était un compagnon de route agréable, un homme paisible et empathique, même si on ne peut pas dire qu'il avait des fulgurances. Avec lui, le gouvernement tournait, sans histoire", se souvient Didier Gosuin (Défi), ancien ministre bruxellois de l'Emploi.

C'est pourtant sous cette législature que le ver s'installe dans le fruit : "Ce gouvernement Vervoort/Vanhengel avait bénéficié du refinancement de Bruxelles à hauteur de 500 millions d'euros par an (NdlR : promis dans la sixième réforme de l'État). Chacun en a profité pour créer sa petite administration. C'était assez mégalomane…", dénonçait Bernard Clerfayt (Défi), en décembre 2024.
Cette législature fut également marquée par des dépenses imprévues comme la crise des tunnels bruxellois et les attentats. Elle se clôture avec un déficit de 500 millions d'euros. Il ne sera jamais résorbé. Bien au contraire.
"Les négociateurs avaient fait une Déclaration de politique régionale sans budget, ce qui n'est jamais terrible…", euphémise Eric Mercenier, chef de cabinet de Rudi Vervoort entre 2019 et 2026.
"Le tour de trop"
En 2019, Rudi Vervoort rempile donc pour un troisième mandat. "C'était peut-être le tour de trop", lâche aujourd'hui Didier Gosuin. Le socialiste ne sera pas épargné par les crises.
"Dans certains contextes, le calme est une vertu. Je n'aurais pas voulu gérer la crise Covid avec quelqu'un d'autre que Rudi Vervoort", souligne Eric Mercenier. Mais la gestion de crise aura un coût, astronomique, assure Eric Mercenier : "Sven Gatz (Anders, alors ministre du Budget) a accepté 750 millions d'aides qui ont creusé le déficit. C'est là que s'est créé le trou structurel de 1,2 milliard d'euros. Ce trou a persisté car, quand un ministre du Budget manque de fermeté, il est difficile pour un ministre-président de l'imposer…"

"L'agenda tape-à-l'œil d'Ecolo"
Le socialiste peut compter sur son ami de 30 ans, Guy Vanhengel (Open VLD), pour pointer les autres responsables. Selon l'ancien ministre bruxellois du budget, le dérapage budgétaire porte une signature claire : celle d'Ecolo-Groen.
"L'arrivée des écologistes a enclenché une dynamique délétère : l'un voulait ceci, l'autre demandait cela. Ils étaient animés par un agenda tape-à-l'œil", fustige-t-il.
Selon l'ex ministre bruxellois des Finances, le gouvernement a multiplié les chantiers coûteux — réaménagement de l'axe Lambermont, tram vers Neder-Over-Heembeek — sans les étaler suffisamment dans le temps. Sans oublier le dossier noir du Métro 3 : "On a laissé filer la maîtrise des coûts parce que personne, au fond, ne s'y intéressait".
L'ombre d'Ahmed Laaouej
Le séisme a aussi été interne. En septembre 2019, Ahmed Laaouej prend les rênes de la fédération bruxelloise du parti. "L'arrivée d'Ahmed Laaouej a eu une influence", confirme Eric Mercenier, ancien chef de cabinet de Rudi Vervoort. Si la déclaration de politique régionale de 2019 était résolument "éco-socialiste" — dans la droite ligne du gouvernement précédent qui avait mis en oeuvre la zone de basses émissions (LEZ) portée par Vervoort et Onkelinx — Ahmed Laaouej impose une autre sensibilité, plus soucieuse de l'électorat motorisé. "Les grands hommes ne s'engueulent jamais", sourit Eric Mercenier. "Mais il est vrai que les orientations politiques d'Ahmed Laaouej n'étaient pas toujours concertées…"
La situation se complique encore début 2020, lorsqu'Ahmed Laaouej torpille le projet SmartMove, la taxe kilométrique bruxelloise. Un froid polaire s'abat sur l'attelage gouvernemental. "Ecolo et Groen se sont alors sentis légitimes à bloquer d'autres dossiers chers au PS, comme les logements sur la friche Josaphat ou le plan régional d'affectation du Heysel", analyse Eric Mercenier.
Rudi Vervoort, en "bon soldat" de l'appareil socialiste, ne bravera jamais frontalement son président de fédération. Reste que l'abandon de SmartMove privera la Région de centaines de millions de recettes attendues, et tendra les relations dans un exécutif par ailleurs peu consensuel.
La fin du "consensus bruxellois"
Dans ce climat de guerre de tranchée, le rayonnement de Rudi Vervoort s'étiole. "Bernard Clerfayt et Alain Maron ont passé leur vie à s'engueuler", résume une source gouvernementale.
"Rudi n'est pas un mou, il a des lignes de conduite personnelles fortes", objecte Olivier Maingain. "Mais il s'est affaibli. Pour donner le meilleur de lui-même, il doit être entouré d'une équipe solide. Sans cela, il n'a pas pu être le meneur à poigne nécessaire."
L'ancien président de Défi voit dans ce déclin celui, plus large, d'une époque. Le "consensus bruxellois", forgé par les pères fondateurs pour faire exister la Région face aux menaces extérieures, se serait évaporé avec la nouvelle génération de leaders.
L'interminable crépuscule des affaires courantes
En 2024, Rudi Vervoort avait hésité à repartir au combat. Relégué à la troisième place sur la liste, il y enregistre un score personnel particulièrement faible.
Plongée dans une paralysie institutionnelle inédite, la capitale est ensuite restée plus de 600 jours sans gouvernement de plein exercice, voyant ses indicateurs budgétaires virer au rouge vif.
L'image politique de Rudi Vervoort a suivi une courbe tout aussi descendante. La lassitude de Rudi Vervoort, allant jusqu'à frôler l'assoupissement en commission, semblait transpirer de chaque pore. "À un moment, il a lâché les rênes", regrette un socialiste.
Médiatiquement, le socialiste s'est muré dans le silence ; politiquement, il a semblé s'effacer. "Les affaires courantes ont duré beaucoup trop longtemps. Mais même dans cette configuration, il aurait été possible d'agir, de gouverner en allant chercher des majorités de projet au Parlement", regrette Pascal Smet. Avant de nuancer : "Mais il n'est pas le seul à qui l'on puisse faire ce reproche. Alain Maron (Ecolo) et Bernard Clerfayt (Défi) n'avaient pas non plus une envie débordante de gouverner."

"Rudi Vervoort est un légitimiste"
"Rudi est un légitimiste. Cette légitimité, il estimait ne plus l'avoir après le vote", relate Eric Mercenier. "Il n'avait pas choisi de prolonger son bail au-delà de juin 2024. Mais il a assumé, par devoir."
Le gouvernement Vervoort III a toutefois connu un sursaut tardif. En décembre 2025, l'arrivée de Dirk De Smedt au Budget (Anders), en remplacement de Sven Gatz, a agi comme un électrochoc. Sorti de sa torpeur, le gouvernement a enfin pris ses responsabilités pour freiner l'hémorragie financière.
Quelle place dans l'Histoire ?
Au moment du bilan, le jugement sur l'action de Rudi Vervoort reste très mitigé.
"Je retiens de lui l'homme qui a fait traverser toutes les crises à Bruxelles, presque sereinement, jusqu'à ce naufrage final des 600 jours", conclut Martin Casier, vice-président du PS bruxellois.
"C'était un bon exécutant mais il manquait de caractère", tempère un ancien ministre.
Le souvenir que l'histoire politique conservera de Rudi Vervoort dépendra, comme souvent, de la réussite ou de l'échec de ceux qui héritent des dossiers. Sera-t-il le bâtisseur de Kanal ou celui qui a précipité le déclassement de la capitale ? Et Boris Dilliès, son successeur libéral, fera-t-il mieux ? "We zullen zien (NdlR : on verra)", plaisante Guy Vanhengel.