Rajae Maouane : "Défendre le port du voile ou le droit à l'avortement rejoint un combat commun en faveur des minorités"
Rajae Maouane, la coprésidente d'Écolo, s'inquiète des tensions qui minent, selon elle, notre société. Elle revient sur les polémiques récentes dont elle a été le centre : voile, communautarisme, conflit israélo-palestinien… Interview.
- Publié le 31-05-2021 à 02h00
- Mis à jour le 03-09-2021 à 13h26

Identités qui s'entrechoquent, accusations de communautarisme, importation du conflit israélo-palestinien, montée de l'extrême droite… Les fractures de notre société se sont encore un peu plus élargies ces derniers temps. Voilà le constat qui inquiète la coprésidente d'Écolo, Rajae Maouane. L'affaire Jürgen Conings est, pour elle, révélatrice d'un obscur malaise. "On sent bien la fatigue démocratique actuellement, analyse-t-elle. On a tous en tête les images de l'assaut du Capitole. Mais, en Belgique, on sent également une montée de l'extrême droite. La démocratie est en danger. La crise Covid a exacerbé les tensions qui existaient déjà. Toutes les réactions de la population désabusée par rapport à la démocratie doivent nous interroger. Quel est le projet fédérateur qui va nous rassembler ? On est dans une crise de sens. Certains équilibres de la société ont été mis à mal, les camps sont dressés les uns contre les autres. Il faut retrouver un horizon commun."
Que proposez-vous comme "horizon commun" ?
Le contrat social-écologique (un ensemble de propositions présentées par les verts en juin 2020, NdlR). Après toutes les grandes crises, notamment la Seconde Guerre mondiale, on a réussi à renouer le consensus social par ce genre de politiques. Cela dit, le travail a déjà commencé dans les différents gouvernements : Get up Wallonia, le Plan de reprise et de résilience (le plan de relance coordonné par le fédéral), les investissements à Bruxelles… Ces projets ont tous un point commun : ils prévoient des investissements verts très importants. C'est ce genre de projets qui va donner des perspectives à un maximum de personnes car ces investissements, par nature, se font pour tout le monde. C'est comme cela que l'on va réussir à dégager un nouveau récit démocratique.
Cette reconquête sera titanesque… Le Vlaams Belang est en tête des sondages et une extrême droite radicalisée émerge. L'affaire Jürgen Conings en est peut-être le symptôme.
Ne nous trompons pas de combat : notre véritable ennemi, c'est l'extrême droite. Nous, les démocrates de gauche, du centre et de droite, nous devons nous mettre ensemble pour faire front face à cette vague d'extrême droite qui arrive. Le projet commun qui permettrait de lutter contre cela, c'est justement ce qu'essaie de faire la majorité Vivaldi au fédéral (les écologistes sont associés aux libéraux, aux socialistes et au CD&V au sein du gouvernement fédéral, NdlR). Je suis très contente de ce gouvernement. C'est la première fois depuis longtemps qu'une majorité au fédéral n'est pas là par défaut et tente de rendre du sens avec un horizon qui n'est pas la prochaine échéance électorale. Le cap est fixé à 2030.

Au nord du pays, la population ne partage pas votre enthousiasme. Les partis flamands de la coalition fédérale souffrent dans les sondages. La Vivaldi pourra-t-elle être reconduite en 2024 ?
Le contexte anxiogène se reflète dans les sondages…. Avec la sortie de la crise sanitaire, les choses vont peut-être s'améliorer. Je le pense, je l'espère.
Il y a quand même eu des tensions au sein du gouvernement. Tout n'est pas si rose. Par exemple, sur la négociation de l'accord interprofessionnel (AIP), socialistes et libéraux se sont opposés très nettement…
Jamais je n'ai senti la Vivaldi vaciller. On le sait, il y a sept partis autour de la table, et donc sept projets de société différents. Les tensions sont normales, elles s'expriment et elles débouchent sur une solution. Il y a d'ailleurs eu un accord sur l'AIP.
Écolo est-il satisfait par la gestion sanitaire du gouvernement fédéral ? Georges-Louis Bouchez, le président du MR, avait pointé les échecs collectifs de la coalition sur ce plan.
Il n'y a pas de recette magique dans une telle crise. Vu le contexte, vu la morosité, vu les difficultés, Vandenbroucke et De Croo ont fait du mieux qu'ils ont pu. Je ne suis pas forcément d'accord à 100 % avec tout ce qu'ils ont fait. Mais la Belgique est désormais dans le top du classement européen au niveau de la vaccination. Une fois que la crise sera derrière nous, on regardera ce qui a fonctionné et ce qui n'a pas fonctionné.
Écolo a-t-il réussi à se faire entendre dans la gestion de la crise sanitaire ?
Soixante pour cent des projets du plan de relance sont des projets verts. C'est important. Dans la défense de la culture au cœur de la gestion de la crise sanitaire, Écolo a parfois eu l'impression d'être un peu seul, c'est vrai… Mais, désormais, grâce à la contagion de nos idées, d'autres partis nous ont rejoints sur ce thème.
Vous avez publié sur les réseaux sociaux une photo accompagnée d'une chanson qui a fait polémique. On vous reprochait de prendre parti pour les Palestiniens dans les récentes violences. Quelle est votre position sur ce conflit?
La solution à deux États est, pour les écologistes, la bonne solution. Les Palestiniens ont droit à un État au nom de l'autodétermination des peuples. J'ai partagé (sur Instagram) une "story" accompagnée d'une chanson extrêmement populaire dans le monde arabe qui existait avant même ma naissance et mon intention n'était pas du tout de choquer ou de blesser. S'agissait-il d'une maladresse ? Peut-être. La violence des réactions m'a toutefois sidérée, au regard de tout le travail que j'ai effectué à Molenbeek pour rapprocher les communautés. Sur le fond de cette question, ce qui compte, c'est le changement diplomatique opéré par la Belgique grâce aux écologistes et aux socialistes, à savoir le soutien à la différenciation (entre les produits israéliens et les produits issus des colonies israéliennes en territoire palestinien, NdlR).
Ces dernières semaines, vous avez été au coeur de plusieurs polémiques à propos du voile et du conflit israélo-palestinien. Comment réagissez-vous à ces attaques?
Derrière tous ces sujets, je retrouve un point commun : la défense des droits humains. C'est un combat identique quand je défends le droit à l'avortement ou lorsque je milite en faveur des droits LGBTQI+. Ces droits humains sont clairement mon fil conducteur, et ils sont au cœur de l'écologie politique. Après, je n'ai jamais fait que rappeler la position officielle du parti. On adore me poser des questions sur ce genre de thèmes et il suffit que j'y réponde pour que cela soit détourné. Les accusations de communautarisme me parviennent à moi, pas à Jean-Marc Nollet...
Récemment, le président du Parlement bruxellois, Rachid Madrane (PS), a affirmé qu'Ecolo glissait vers le communautarisme.
Je ne me sens pas "communautariste". Ces accusations n'engagent que ceux qui les profèrent. L'attaque ad hominemn'est pas ma façon de faire de la politique. J'ai une mission, un mandat et j'essaie de faire progresser au maximum le projet de l'écologie politique. Encore une fois, défendre le droit de porter le foulard ou défendre le droit à l'avortement rejoint un combat commun en faveur des minorités.
La Stib doit trancher un point délicat dans les prochains jours : aller en appel ou non à l'égard de la décision de justice l'obligeant à autoriser le port du voile au niveau de son personnel. Vous indiquiez votre souhait que la décision fasse jurisprudence. Vous maintenez ?
Le travail s'effectue en interne à la Stib, je ne vais pas parasiter les discussions qui ont lieu actuellement.
Vous défendez l'autorisation du port des signes convictionnels dans les entreprises publiques, sauf pour les fonctions d'autorité. Qu'est-ce que cela signifie ?
Cette interdiction concerne un certain nombre de professions telles que la magistrature, la police ou l'enseignement. La question n'est pas tant ce que l'homme ou la femme porte, mais plutôt l'avancée du combat des femmes. Or, ici, on place des bâtons dans les roues à toutes celles qui ont envie de travailler et de s'émanciper. Il y a déjà suffisamment d'obstacles qui se dressent face à une femme qui a la volonté de faire carrière, n'en rajoutons pas…
Le MR, votre partenaire de majorité au fédéral, défend la neutralité exclusive, à savoir l'interdiction de tous les signes convictionnels.
C'est une position que je peux entendre. Je regrette cependant que, parfois, dans le chef du MR, on en revienne à du conservatisme plutôt qu'à du libéralisme. Le libéralisme pose la question du choix. On doit donner aux gens l'opportunité de décider la vie qu'ils veulent mener. Il n'y a pas un bon modèle, et les autres qui sont moins bons. Un projet de vie ne doit pas forcément se traduire par un papa, une maman et une villa quatre façades. Il y a autant de projets de vie qu'il y a d'individus. Toutefois, il y a des femmes qui sont obligées de porter le voile, et nous devons lutter contre.
Défi a récemment relancé l'idée d'inscrire la laïcité dans la constitution. Quelle position défendez-vous ?
Nous ne sommes pas pour l'inscription de la laïcité dans la Constitution, il y a d'autres urgences. Je ne suis pas convaincue que c'est en inscrivant la laïcité dans la Constitution que l'on va résoudre la crise démocratique, sociale et économique où nous nous trouvons actuellement.