Notre Village, qui héberge 245 adultes avec un handicap mental, fête ses 60 ans : "Le profil des nouveaux résidents est beaucoup plus complexe"
L'institution d'accueil de Braine-l'Alleud fait face à un public qui vieillit et à une augmentation de cas lourds. L'ASBL s'adapte en permanence. Mais le système de subvention n'est pas ajusté à cette nouvelle réalité.

- Publié le 03-10-2023 à 18h56

Marie-Henriette n'est pas très sûre de son âge. "Comme ça, je ne sais pas dire…". Mais ce dont elle est certaine, c'est qu'elle habite ici, à Notre Village, depuis soixante ans. Soit depuis les premières heures de cette institution d'accueil spécialisée dans l'accompagnement d'adultes porteurs d'une déficience mentale modérée à sévère. "On devait mettre des étiquettes sur les sachets de café. C'était mon travail", se souvient l'octogénaire.
En 1963, quelques parents déterminés à offrir un avenir meilleur à leurs enfants atteints d'un handicap mental achètent une vieille ferme à Braine-l'Alleud, dans le Brabant wallon. Première structure du genre en Belgique, le Village n° 1 se développe autour de deux axes : des ateliers de travail adapté et des maisons d'accueil. Soixante ans plus tard, l'institution rebaptisée Notre Village héberge, de jour comme de nuit, 245 bénéficiaires (220 résidents et une trentaine d'externes) qui sont accompagnés au quotidien dans 9 maisons par 240 professionnels (170 équivalents temps plein).
"Je viens ici tous les jours"
Au Café du coin, haut lieu de convivialité au centre du Village, Marie-Henriette a ses habitudes derrière le bar où on sert du café, du thé, des jus et des sirops. "Je viens ici tous les jours avec Rudy (son compagnon avec qui elle partage un studio, NdlR). Je regarde des livres. Et le vendredi, je vais au marché à Braine, avec Rudy".

Un grand ado déboule sur un skateboard électrique, avec feux clignotants. Benoît, la vingtaine, a intégré le village l'an dernier – c'est un des plus jeunes résidents. Il repart quasi instantanément. De part et d'autre de la table, deux hommes s'affrontent aux dames. Les commentaires vont bon train. Ça rigole et ça papote. Jacqueline, 40 ans de Village, fait l'éloge du Café du coin. Elle évoque la fête prévue le 12 octobre, pour les 60 ans de l'institution. Il y aura un gâteau et un apéro d'anniversaire, et un concert de BJ Scott.
"C'est une ambiance comme dans une maison des jeunes", décrit Arnaud, éducateur depuis 23 ans au Village. Avec des activités prévues : courses, piscine… Si tous les résidents sont bienvenus, ceux qui viennent au Café du coin sont majoritairement les plus autonomes et en décrochage par rapport au travail.
Tout est plus compliqué
Le profil des résidents a évolué au fil des ans ; "il faut s'y adapter", cadre Emmanuel Gailly, directeur général de Notre Village depuis 2021. Le public a vieilli et les nouveaux bénéficiaires ont des profils beaucoup plus complexes et plus lourds qu'avant, décrit-il.
Directrice pédagogique de l'institution depuis deux ans, Héloïse Ledoux complète : "On a de moins en moins de handicaps légers. On accueille beaucoup plus de personnes avec des polyhandicaps, qui sont plus dépendantes. On a aussi une hausse du nombre de profils disharmoniques et de cas de double diagnostic (un trouble mental associé au handicap, NdlR)." Sans compter l'augmentation de résidents atteints d'un trouble du spectre autistique.
Autant de caractéristiques qui constituent un véritable défi pour les professionnels qui doivent se former. "Il faut donner des armes et des ressources aux éducateurs pour ce type d'accompagnement spécialisé", explique Emmanuel Gailly. "Notre Village a toujours favorisé la mixité des profils dans les différentes maisons, mais cela devient plus compliqué à gérer. On arrive à une limite", convient-il. Sans pour autant baisser les bras. "On réfléchit toujours en fonction des besoins des bénéficiaires."

Ce qui a changé aussi, c'est le statut des résidents. Au départ du projet, les bénéficiaires, plutôt jeunes, étaient occupés en journée à des activités de travail adapté. Actuellement, les habitants et habitantes du Village ne sont pas (ou plus) en mesure de travailler. Ils ne sont d'ailleurs plus qu'une dizaine à fréquenter une entreprise de travail adapté (ETA).
Cette évolution a des implications sur l'équilibre financier de l'ASBL qui se trouve en déficit structurel. Notre Village doit désormais accompagner 24 heures sur 24 des résidents qui n'étaient auparavant encadrés que pour la nuit. Cet important surcroît de travail pour les équipes n'est pas compensé, le subside par bénéficiaire couvrant seulement l'encadrement à partir de 17 heures jusqu'au lendemain.
Un déséquilibre important
Il y a donc un déséquilibre important entre le système de subsidiation et la réalité du terrain, qui n'est pas prise en compte, poursuit le directeur général. Une discussion constructive est en cours avec l'Aviq (l'Agence wallonne pour une vie de qualité). "Jusqu'ici, le bien-être des résidents n'a pas été entamé. On a puisé dans les réserves. Il ne s'agit pas de demander l'aumône ou la charité, mais il faut une reconnaissance du travail fourni par des éducateurs formés pour un accompagnement spécialisé 24 heures sur 24", insiste Emmanuel Gailly.