"À regarder nos grands-parents et leurs amis, on ne craignait pas de devenir vieux"
Dans "Le Château des Rentiers", Agnès Desarthe partage un rêve de solidarité joyeuse, inspirée par le souvenir de ses grands-parents.
- Publié le 12-10-2023 à 17h00

Il n'a vraiment rien d'un château le Château des Rentiers. Situé au 8e étage d'une tour du secteur le plus laid du XIIIe arrondissement de Paris, l'appartement - deux pièces avec balcon - où habitaient ses grands-parents maternels a pourtant de quoi exalter l'imagination de la petite fille qu'était Agnès Desarthe. Juifs, russes, immigrés, Boris et Tsila, avec d'autres compagnons comme eux issus d'un milieu populaire et portant souvent un tatouage au bras, se réconfortaient et se rassuraient dans l'immeuble sans charme qu'ils avaient élu et qui, à leur contact, exultait de vie, de chaleur, de solidarité, de gâteaux aux noix et de chansons dans la langue d'origine. Les liens entre eux étaient passionnés, électriques, tendres, apaisés… Les petits-enfants trouvaient leur monde pittoresque et "marrant".
Utopie ou réalité ?
Dans les années 1990 - elle a 25 ans -, la romancière et narratrice de ce livre qui traverse le temps forme une bande avec une dizaine d'amis complices et si soudés qu'ils envisagent de passer leur vie ensemble, imaginant vieillir en s'aimant toujours dans une sorte de phalanstère inspiré du précédent mais amélioré et plein de chaleurs et d'échanges partagés. "À regarder nos grands-parents et leurs amis, on ne craignait pas de devenir vieux." Bien que la vie ne se déroule jamais telle qu'on la rêve, Agnès Desarthe s'emploie, dès ce moment et au long des années, à faire triompher ce projet jusqu'à consulter un architecte, élaborer des plans et recontacter ses amis dorénavant dispersés. Utopie ou réalité possible ? Peut-elle gagner ce pari de vieillir dans un même lieu en compagnie harmonieuse et solidaire de ceux qu'on aime depuis les insouciances de sa jeunesse ?
Cette question et les corollaires qu'elle initie s'étayent d'expériences personnelles, de rencontres avec ces autres qu'on ne connaît jamais, de témoignages comme celui de Simone Veil qui dit ne pas pouvoir partager l'horreur incommunicable de la souffrance des camps, sur une observation subtile du déclin des corps mais de leur sensorialité conservée, sur les réflexions de personnes âgées réunies en chœurs contradictoires, sur leur solitude et leurs attentes, sur la barbarie de 1945 que l'on pouvait croire définitivement vaincue mais que l'on voit resurgir avec l'anéantissement des tours new-yorkaises le 11 septembre 2001 et leur suite toujours omniprésente…
Le Château des Rentiers est un livre tout en délicatesse et vivacité qui ne craint pas de regarder sans concession ou apitoiement les réalités de la vieillesse trop souvent escamotées sous les fards, n'en escamotant ni les douleurs à affronter ni la mort de plus en plus proche. Jamais ennuyeux, il réussit l'exploit, humour et suspense aidant et par-delà une question récurrente, de s'esquiver sur un sentiment d'optimisme. Il fallait le faire.
⇒ Le Château des Rentiers | Roman | Agnès Desarthe | éd. de l'Olivier, 224 pp., 19,50€, numérique 14 €
EXTRAIT
"Pour ce qui est de tes amis et toi, vous ne serez peut-être pas heureux d'être vieux, mais vous pouvez vous efforcer d'être joyeux."