Bernard Foccroulle, docteur honoris causa en son pays
L'UCLouvain et la KULeuven mettent conjointement le musicien à l'honneur.
- Publié le 15-02-2024 à 14h53

Ce n'est pas la première fois que l'artiste reçoit ce titre, mais la reconnaissance qui lui est témoignée aujourd'hui revêt une puissance symbolique toute particulière, puisqu'elle est associée au 600e anniversaire de la plus ancienne université du pays, et décernée conjointement par l'UCLouvain et la KULeuven – 50 ans après une rupture aujourd'hui dépassée. Un signe encourageant pour le musicien à l'honneur ce jeudi, lui qui n'a cessé d'ouvrir la culture au plus grand nombre en y voyant un formidable outil de compréhension de l'autre, et du monde.
Vous êtes organiste de renom international, vous avez dirigé la Monnaie et le Festival d'Aix-en-Provence, vous êtes compositeur, notamment de l'opéra Cassandra créé récemment à Bruxelles, vous avez enseigné l'orgue au Conservatoire de Bruxelles, et vous avez fondé Culture et Démocratie, dont le titre est déjà tout un programme. Aujourd'hui, c'est comme défenseur d'un accès à la culture pour tous que vous êtes mis à l'honneur. Quels furent les premiers clignotants de cette vocation qui n'a cessé de vous animer.
Aussi loin que je m'en souvienne, le partage et la transmission m'ont toujours passionné, déjà comme responsable des JM, comme professeur, comme musicien. En outre, quelque chose me touche profondément – et me nourrit – dans les interactions avec les "nouveaux publics", dont l'ouverture et la créativité m'émerveillent.
Quel serait l'objet central de cette transmission ?
En tout cas, ce que j'aime : Bach, Monteverdi, l'opéra, toutes les formes auxquelles je travaille en tant que musicien. Mais, en parallèle, et en complément, je me suis toujours engagé dans un travail interculturel avec des publics extraordinairement divers, et parfois sur des thèmes sensibles très précis : je songe à l'opéra Orfeo&Majnun créé à Aix en 2018, avec la collaboration de femmes des Comores, ou à Cassandra, qui a vu des militants du climat venir à l'opéra pour la première fois. Une autre approche encore est l'approfondissement d'une forme classique très pointue à travers toutes ses dimensions – langues, cultures, traditions, sociétés – et là je songe au film Chercheurs d'orgues, produit par Arte, qui embrasse à peu près toute la civilisation occidentale…
Comment, précisément, transmettre les trésors d'une civilisation – par exemple européenne – à des concitoyens issus d'autres cultures ?
En favorisant la cocréation de quelque chose de nouveau, porteur d'autres façons de regarder la société et le monde – je citerai le travail de Fabrizio Cassol, qui fut toujours un alchimiste en la matière. Mais aujourd'hui, des obstacles d'un nouvel ordre s'interposent, des raidissements associés notamment à ce qu'on appellera les mouvements woke, développés notamment dans les universités américaines. Il faut les entendre. J'en parlerai jeudi mais j'ajouterai que, tout comme l'ombre et la lumière se servent mutuellement, la dissonance n'exclut pas l'harmonie.
Cette harmonie, signature particulière du système classique occidental, comment la combiner avec d'autres traditions, ou résonances ?
Sans renoncer aux beautés de notre patrimoine il y a une sorte de réinvention à opérer dans le dialogue avec les autres cultures, au prix d'un certain inconfort, sans doute, mais c'est le passage obligé.
Vous avez fondé Culture et Démocratie au début des années 90…
La raison fondamentale de cette initiative était la constatation – étayée par un rapport de la Fondation Roi Baudouin – que l'art et la culture étaient insuffisamment partagées dans notre société et, surtout, qu'ils ne touchaient quasi-pas les plus fragiles. Cette prise de conscience nous a menés tout d'abord à surmonter nos clivages linguistiques et disciplinaires. Ce fut un premier pas décisif. Il fallut ensuite construire des ponts entre les acteurs artistiques, les travailleurs socio-culturels et le monde de l'éducation permanente ; et enfin porter un discours sur la nécessité de recentrer les arts et la culture dans nos sociétés, en commençant par l'enseignement et les médias, et en abordant ensuite le monde de la santé, les prisons, etc. Un mouvement qui a fait boule de neige…
Quel serait votre rêve si vous étiez ministre de la culture ?
M'assurer que toutes les écoles, universités comprises, mettent à leur programme la pratique artistique. C'est essentiel. Notre système européen a toujours privilégié la sphère rationnelle, il est temps d'y ajouter le développement de la sphère émotionnelle dont ressortent tous les arts.