Carmen en VO à Anvers, au seuil d'une tournée internationale
Plus de théâtre et moins de mise en scène, avec René Jacobs à la barre de cette nouvelle version de l'opéra à voir au Singel à Anvers
- Publié le 11-03-2024 à 15h21
- Mis à jour le 11-03-2024 à 17h33

Que le maître du théâtre en musique se colle (enfin !) à Carmen de Bizet (1838-1875) ne devrait pas surprendre : René Jacobs s'est toujours distingué par sa façon miraculeuse de donner vie et drame à la musique, de L'Orfeo de Monteverdi à Die Zäuberflöte de Mozart. Il confère à la texture orchestrale une théâtralité propre, tout en portant une attention maniaque au sens ultime du texte. Dans la version de Carmen qu'il aborde aujourd'hui, notre homme devrait donc trouver le comble du bonheur, mais au prix d'un saut périlleux au cœur du XIXe siècle…
Nous l'avons rencontré à Anvers à quelques jours de la représentation donnée au Singel. "Certes, nous explique-t-il, Carmen se situe a priori en dehors de mes répertoires de prédilection mais j'ai toujours aimé le XIXe siècle, sans doute grâce à ma mère, qui était très musicienne. J'ai d'ailleurs déjà fait un travail similaire avec Leonore, la première version de Fidelio de Beethoven, raison pour laquelle j'ai été approché par le musicologue Paul Prévost, et par Bärenreiter, l'éditeur de cette version originale inconnue que nous mettons à l'honneur."
Écarts de genres
Entre cette version (dite de 1874), et celle que le public a l'habitude d'entendre (réalisée après la mort de Bizet), l'opéra a en effet subi une série de modifications visant une distanciation avec le genre opéra-comique – incompatible avec la fin tragique de Carmen – et un rapprochement avec le grand opéra français. "La période de répétition avait été un calvaire et une suite de contretemps, le chœur trouvait les dissonances exécrables et incompatibles avec le jeu de scène, le directeur de l'Opéra-Comique avait imposé des coupures, ou de nouvelles scènes pour satisfaire l'un ou l'autre soliste, le ténor était malade, etc." Malgré les efforts de Bizet, la première fut boudée et le compositeur ne s'en remit pas (sa mort survint trois semaines plus tard). Finalement, c'est Ernest Guiraud qui mit Carmen au goût du jour – larges coupures dans les dialogues remplacés par des récitatifs chantés, introduction de la fameuse habanera, suggérée par la tenante du rôle-titre, Célestine Galli-Marié, etc. – et c'est cette version, publiée par Choudens en 1877, qui fit le tour du monde. "Mais si l'on s'en tient aux versions de Bizet lui-même, Paul Prévost distingue trois versions différentes – 1874, 1874-75, et 1875 – et nous donnons la première. Et vous pourrez entendre que cette version bouleverse toutes nos habitudes d'écoute."
Nouveaux enjeux de distribution
Ici, notre interlocuteur se révèle intarissable : "Le rythme de la pièce est totalement changé, et bien meilleur ! Pourtant, il est presque sûr que les opéras vont poursuivre la version Guiraud, plus facile pour la jet-set de la vocalité. Alors que dans notre distribution – à qualité égale -, tous les chanteurs sont francophones et excellents comédiens. Le défi vaut aussi pour l'orchestre, qui a la mission délicate d'accompagner les textes parlés, à la manière des mélodrames. Et n'oublions pas la nouvelle de Prosper Mérimée qui inspira l'opéra : c'est un texte magnifique, fouillé, parfois assez cru, qui n'a cessé de me guider dans mes choix."
Cette restauration du théâtre d'origine se fera-t-elle donc sans mise en scène ? Sourire malicieux du chef : "Je compte sur l'efficacité de la mise en espace, mais avec une condition sine qua non : chanter de mémoire !", précise-t-il en haussant le ton.
Et là, pas question de se fier aux habitudes. Les différences sont très nombreuses, certains airs sont complètement neufs, musique ou texte ou les deux. Mais ce mardi, la plus grande surprise viendra sans doute de la vision de Jacobs lui-même… Avec le B'Rock Orchestra, le Chœur de Chambre de Namur, le Kinderkoor du Vlaamse Opera, Gaëlle Marquez, Sabine Devieilhe, François Rougier et Thomas Doliez.
De Singel, le mardi 12 mars à 19h30 – www.desingel.be
Tournée : Philharmonie de Paris, le 14/3, Konzerthaus Dortmund, le 16/3, Kölner Philharmonie, le 17/3, Elbphilharmonie Hambourg, le 25/3, Teatro Real Madrid, le 27/3.