"J'éprouve une profonde inquiétude devant un discours pernicieux qui nous vient de la présidence du MR"
Bernard Foccroulle est l'invité des Grandes Conférences catholiques.
- Publié le 24-03-2025 à 06h36
- Mis à jour le 24-03-2025 à 09h12

Ils sont rares, dans le paysage culturel d'aujourd'hui, à assumer un double destin d'artiste et de grand intendant culturel. Ce fut pourtant le défi relevé durant près de 30 ans par l'organiste et compositeur Bernard Foccroulle, successivement directeur de la Monnaie et du Festival d'Art Lyrique d'Aix-en-Provence – en y incluant une foule d'initiatives d'envergure – et désormais rendus à ses chers claviers (orgue et clavecin) et à l'écriture, au terme de son dernier mandat aixois, en 2018. Ce qui ne l'empêche nullement de poursuivre sa réflexion sur les défis contemporains, comme l'atteste l'intitulé de sa prochaine conférence – Que nous disent les artistes sur le monde d'aujourd'hui ? – donnée le 31 mars aux Grandes Conférences catholiques.
SI l'on scannait votre emploi du temps aujourd'hui, que verrait-on ?
En tant qu'organiste, je rentre d'une tournée aux Philippines avec l'ensemble In Alto, je prépare trois CDs consacrés à Georg Muffat et un autre consacré à Tarquino Merulla. Du côté de la composition, une reprise de Cassandra est prévue au Staatsoper Berlin en juin prochain, ainsi que du Journal d'Helen Berr, avec Adèle Charvet (qui l'avait créé en 2023) dans une version de chambre, avec quintette à clavier. Je travaille aussi à deux commandes : l'une d'Antonio Pappano pour le London Symphony Orchestra, l'autre pour l'Ensemble Modern, inspiré du Winterreise de Schubert, avec Julian Pregardien en soliste. Plus une série de petites pièces pour Alice (Alice Foccroulle, soprano, fille de Bernard, NdlR) et le théorbiste Christoph Sommer, sur des poèmes de Paul Ceylan.
Pas de doute, artistes parmi les artistes, vous êtes immergé à fond dans le monde d'aujourd'hui. Sans déflorer le contenu de votre prochaine conférence, pouvez-vous évoquer ce qui vous a conduit à en choisir le sujet ?
En tant que lecteur-spectateur-auditeur, je sais que l'art ne se réduit pas aux commentaires que l'on peut en faire. Mais j'observe que, dans chaque livre, ou pièce de théâtre ou film, s'établit une sorte de convergence, une "petite musique", qui procède autant de la "mémoire" et, partant, de la mise en garde (c'est l'auteur de Cassandra qui parle, NdlR) que de l'"utopie". Autrement dit : le fait que l'artiste ravive la mémoire est essentiel pour comprendre le monde ; et c'est parfois à travers des créations collectives totalement improbables – cette "utopie" à laquelle je faisais allusion – que le monde pourra trouver son chemin. Et je repense à cette sortie de Georges-Louis Bouchez opposant les poètes et les ingénieurs : outre le tollé (prévisible) dans le monde de la culture, cette phrase provoqua l'indignation d'un millier d'ingénieurs soutenant qu'au contraire la culture était pour eux une source d'inspiration indispensable. Le même besoin d'utopie circule dans toutes les disciplines.
Au-delà de sa définition anthropologique, la "culture" est un terme assez vague, entre étendard et repoussoir. Comment la définissez-vous ?
Au cœur de la culture, il y a l'art, et au cœur de l'art, il y a la poésie, à laquelle j'ajouterai la notion de complexité – infinie – le tout procédant fondamentalement par interaction. En cela, la culture est totalement étrangère au consumérisme – dont l'emblème superlatif est le selfie au musée, pris devant l'œuvre à laquelle on tourne le dos ! Et pour que la société puisse aller à la rencontre de la culture, les projets participatifs sont essentiels.
Dans un pays où la pratique des arts – à distinguer de la rencontre avec la culture – est généralement absente des apprentissages scolaires, n'y a-t-il pas un fameux chantier en attente ?
C'est une responsabilité collective qui demandera, de toute façon, la mobilisation du monde artistique. Et j'éprouve une profonde inquiétude devant un discours pernicieux qui nous vient de la présidence du MR : un ministère de la Culture est-il vraiment nécessaire ? Faut-il continuer à subventionner les artistes ? Ne faudrait-il pas laisser la vie culturelle aux mains du marché ? L'air de rien, ce sont des conceptions qui viennent de l'extrême droite et qui, pas à pas, tentent de faire progresser dans l'opinion publique des idées qui vont tout font à fait dans le sens de Trump et Musk : priorité absolue au marché et au profit, à tout prix, et sans hésiter à piétiner les droits humains les plus élémentaires. On peut déj) constater les dégâts sur la société américaine, sur la sécurité dans le monde, sur la confiance entre nations hier encore "alliées". De grâce, arrêtons cette musique avant qu'il ne soit trop tard ! Et c'est là que le pouvoir agissant de la poésie refait surface. Quand on parle de poésie, on pense d'abord aux écrivains poètes – Rainer Maria Rilke, Mahmoud Darwich ou Salah Stétié – mais ce terme s'applique à tous les domaines, je songe à Abbas Kiarostami pour le cinéma, à Klaus Grüber, Robert Wilson ou Thiago Rodriguez pour le théâtre, à Mozart, Schubert ou Miles Davis pour la musique. Alors, qu'est-ce qui définirait cette "poésie" ? Il me semble que c'est tout à la fois un certain "regard" sur les choses et les gens, une forme de quintessence, une invitation à la contemplation et à l'intériorisation. À travers leurs œuvres, ces grands artistes convoquent la part de poète qui se trouve en chaque être humain. La poésie me semble indissociable de notre humanité.
Le 31 mars à Bozar, www.lesgrandesconferencescatholiques.odoo.com