"Après le 11 septembre, mon institutrice s'est dit qu'il fallait parler à mes parents. Quelque chose avait changé en moi"
À l'occasion du 25e anniversaire des attentats, Netflix propose un documentaire intitulé "Turning Point : Génération 11 septembre", dans lequel des enfants de victimes racontent ce jour qui a bouleversé leurs vies.

- Publié le 06-09-2026 à 08h21
- Mis à jour le 07-09-2026 à 15h42

Olivier sortait du cinéma, où il était allé voir une comédie légère. Dorian faisait de la rando dans le Yucatán. Robin rentrait de l'école. Philippe couvrait un sommet Ukraine-UE à Yalta. Un autre Philippe était à New York, où il devait rencontrer Michael Douglas. Jean-Luc, dans un Eurostar vers Londres, préparait un entretien avec Bob Geldof. Moi, je prenais un café avec un écrivain que j'étais en train d'interviewer.
Dans la rédaction, chacun sait exactement ce qu'il faisait le 11 septembre 2001, à 14 h 46, au moment où le premier avion a percuté la première des deux tours du World Trade Center. Faites le test, les réponses fuseront. Parce que cet événement tragique, vécu en direct et en mondiovision, a créé un choc considérable. Pendant des heures, repassant en boucle les mêmes images ahurissantes de gens coincés dans les étages, de corps tombant dans le vide, de tours qui s'effondrent, les chaînes de TV ont montré l'impensable. Et alimenté la machine à souvenirs, à cauchemars.
"J'avais cinq ans, j'étais en troisième maternelle", raconte Robin. "À la sortie de l'école, quand ma mère vient me chercher, je sens déjà un petit sentiment de panique et l'envie de rentrer très vite à la maison." Le seuil franchi, elle allume la télévision "et je me retrouve face à ces images… Ces tours percutées puis qui s'effondrent, c'est le premier souvenir très distinct que j'ai de mon enfance. Je revois très bien tous les détails de la pièce et de moi devant la TV. Voir les gens sauter des immeubles, c'est ce qui m'a le plus marqué."

Quand son papa rentre prématurément du bureau – fait exceptionnel –, Robin se dit que, vraiment, il se passe quelque chose d'important. On en parle autour de la table du dîner, mais, souligne-t-il, "c'est compliqué d'expliquer un acte aussi brutal à un enfant de cinq ans".
Dans les semaines qui suivent, le petit garçon tend l'oreille et constate qu'entre elles, les institutrices ne parlent que de ça. Lors des séances de dessins, quand il prend ses crayons, Robin esquisse des militaires, des scènes de combat. Et, un jour, deux tours, des flammes et un avion. "Là, mon institutrice s'est dit qu'il fallait en parler à mes parents, parce que quelque chose avait changé en moi. Dans la classe, j'étais le seul à montrer des signes extérieurs d'un ressenti étrange." Rapidement, les parents de Robin prennent rendez-vous avec un pédopsychiatre. Une séance dont il n'a pas gardé beaucoup de souvenirs. "Je sais qu'on a dit à mes parents de ne plus parler du 11 septembre devant moi, d'éviter que je revoie les images." "Je ne pense pas que cela ait eu un impact sur ma vie d'aujourd'hui", sourit-il. "Il n'empêche que l'image de moi, enfant, est toujours dans ma tête."
Du théâtre pour soigner
Christiane Gérard, elle, était institutrice de deuxième primaire à l'Athénée d'Enghien. Ce jour-là, la plus jeune de ses filles, Camille, 7 ans, était malade et gardée par sa grand-mère. "Quand je suis arrivée chez ma maman pour venir la rechercher, mes parents regardaient la télé et étaient atterrés par ce qu'ils voyaient. J'ai quasiment tout suivi en direct", se souvient-elle. "On ne cessait de se dire que ce n'était pas possible et pourtant, c'était bien réel." La petite fille, tout à ses jeux, ne rejoint pas tout de suite le reste de la famille. Mais quand elle le fait, les questions fusent, auxquelles les adultes sont bien en peine de répondre. "Quand on a compris que ce n'était pas un accident mais un attentat, on a cherché à expliquer, à mettre des mots sur ces images."

En arrivant à l'école, le lendemain, Christiane sait qu'elle va aborder le sujet avec ses jeunes élèves. "Je me suis dit qu'il fallait d'abord écouter ce qui venait des enfants", poursuit-elle. Le rang à peine formé, elle fait face à des questions. "Les plus grands répétaient des phrases sans doute entendues à la maison. Certains étaient dans l'excès, d'autres y mettaient une connotation religieuse…" En classe, elle installe sa petite troupe et répond à leurs interrogations, "en faisant très attention aux mots que j'utilisais", précise-t-elle. "À l'Athénée d'Enghien, il y avait pas mal de nationalités représentées, nous avions des cours de religion islamique, israélite, etc. Les enseignants doivent rester dans le cadre de la neutralité et certainement pas embarquer les élèves sur un terrain religieux ou politique."
C'est à ce moment que germe dans l'esprit de Christiane l'idée que face à ces enfants qui, pour certains, ont réellement eu peur, il fallait remettre de l'espoir. Dans le cadre de l'atelier de théâtre, auquel elle participe un an sur deux, elle crée, avec deux collègues – l'une de troisième maternelle, l'autre de cinquième primaire – un spectacle intitulé Tout en douceur sur la route du cœur. "Il y avait des poésies du monde entier, on a travaillé sur les droits de l'enfant et les droits de l'Homme". Des toiles de Folon servent de décor. "Notre message était que chacun avait droit à sa différence et qu'il fallait vivre dans le respect de tous".
Film catastrophe
À New York, il est 8 h 46 quand le premier avion vient percuter la tour. Philippe sort de sa douche. Sur le téléphone de la chambre, une lumière clignote, signalant un message. C'est son chef de service qui lui demande de rappeler "à propos de la tour". "J'ai allumé la télé et j'ai vu…" Son premier réflexe est de joindre la mère de ses enfants de 9 et 5 ans, pour leur dire que tout va bien. Puis il descend, à pied, vers le sud de Manhattan et voit la deuxième tour s'effondrer. "Les gens dans la rue parlaient du crash sur le Pentagone, d'autres rumeurs circulaient et, à un moment donné, j'ai pensé à Mars Attack", dit-il en souriant tristement. "J'étais dans un film catastrophe et je ne comprenais rien". Loïc, le plus jeune de ses garçons, n'a pas vraiment gardé de souvenir du 11 septembre. "Quelques images de JT en rentrant de l'école, un peu de direct. Par contre, je ne me rendais pas vraiment compte que mon père était là-bas, j'étais trop jeune", dit-il. Il dit, d'ailleurs, que c'est plus tard, bien plus tard, à force de revoir les tours s'effondrer, que les images se sont gravées en lui.