Pourquoi sculpta-t-il ces si drôles de têtes ?

Le Louvre expose jusqu'à la fin avril, une des grandes curiosités de l'histoire de l'art : les "têtes de caractère" de Franz Xaver Messerschmidt. On croirait parfois une oeuvre récente de Jan Fabre ou de Damien Hirst.

Guy Duplat
Pourquoi sculpta-t-il ces si drôles de têtes ?
©Jozsa Denes

Le Louvre expose jusqu'à la fin avril, une des grandes curiosités de l'histoire de l'art : les "têtes de caractère" de Franz Xaver Messerschmidt. Si on détaille l'une d'entre elles, "Un scélérat", par exemple, on voit une tête chauve, ou plutôt rasée, car l'artiste a représenté les racines des cheveux sur le crâne penché, et une figure figée dans un rictus incroyable. Un buste sans âge, éternel, on croirait une oeuvre récente de Jan Fabre ou de Damien Hirst. Mais ce buste fait partie de la célèbre série des 69 "têtes de caractère" sculptées par l'artiste autrichien à la fin de sa vie de 1771 à 1783.

Seules 43 têtes ont été conservées, sculptées dans un alliage d'étain et de plomb, certaines, très fragiles, sont en albâtre. Beaucoup sont conservées au Belvédère à Vienne. Les musées se les arrachent quand elles sont en vente (rarissime). Le Louvre a pu en acheter une en 2005, "L'Homme de mauvaise humeur", mais au prix record de 5 millions d'euros !

Nous avions vu, cet automne, cette même exposition à New York, à la Neue Galerie, à côté du Guggenheim, le musée privé du milliardaire Ronald Lauder (celui qui fut aussi intéressé un temps, par le rachat du Palais Stoclet à Bruxelles). Ronald Lauder est passionné par l'Autriche et possède une splendide collection de Klimt et de Schiele et de meubles Jugend Stijl.

Franz Xaver Messerschmidt est né en 1736 au sud de l'Allemagne et commença classiquement à Vienne, une carrière de sculpteur officiel. À 24 ans, il sculpta ainsi, en bronze doré, un buste de l'impératrice Marie Thérèse et ceux de personnalités des Lumières à Vienne. Classique ? Oui, certes, des sculptures très XVIIIe siècle, mais on y décèle déjà des traits étranges : les yeux sont non incisés, les têtes sont disposées frontalement, les épaules disparaissent. Le sculpteur rêve alors d'une grande carrière et de devenir professeur à l'académie des Beaux-Arts de Vienne, mais ce poste lui est refusé, apparemment à cause de son comportement qualifié de "bizarre" ou de "déviant". Il s'installe alors à Presbourg (actuelle Bratislava) en 1777.

C'est là qu'il continuera à sculpter ces "têtes de caractère" si spéciales, qu'il ne destinait pas à la vente et qu'il avait conservées chez lui. Après sa mort en 1783, son frère les revendit à un cuisinier et ce n'est que plus tard, lors de la Sécession viennoise, qu'elles devinrent célèbres. Elles semblent toutes illustrer des traits de caractère. Elles ont une même facture lisse et brillante, elles sont sans vêtements et frontales. On leur a donné rapidement des noms qualifiés aujourd'hui par "Le Louvre" de "ridicules" mais qui demeurent : L'homme qui bâille, L'homme renfrogné, L'homme de mauvaise humeur, L'homme qui pleure comme un enfant, Le scélérat, L'homme souffrant de constipation, etc. Dans l'une, il tire la langue, dans l'autre il semble totalement chiffonné autour de son nez.

Ces sculptures, techniquement parfaites, sont plus interpellantes que belles, certes. Mais on se perd en conjectures sur leur sens. Simples études de caractères ? Non. L'artiste était psychologiquement un peu dérangé et s'il connaissait bien les théories physiognomiques sur l'expression des pulsions humaines à travers l'étude anatomique, il semble qu'il faille chercher plus loin. L'écrivain allemand des Lumières, Friedrich Nicolai lui rendit visite à Bratislava et expliqua que l'artiste se disait persécuté par des esprits qui le faisaient souffrir moralement et psychiquement, "notamment dans le bas-ventre et les cuisses". Ses bustes de caractères sont souvent des autoportraits à partir des grimaces qu'il faisait dans le miroir, des expressions du visage qu'il apprenait pour maîtriser ces esprits qui le tourmentaient. Il était aussi attiré par le spiritisme et suivait les idées sur le beau et le sublime de Goethe. La psychanalyse naissante s'est emparée de cette œuvre. Un historien d'art, disciple de Freud, Ernst Kris, se risqua à une interprétation. Dans "L'homme de mauvaise humeur", acquis par Le Louvre par exemple, derrière la grimace, on distingue une bandelette posée sur les lèvres. Pour Kris, ce serait l'équivalent d'une ceinture de chasteté (Nicolai insistait sur la chasteté de Messerschmidt). L'artiste déclarait que "l'homme doit totalement rentrer le rouge de ses lèvres", signe d'un refus net de toute sexualité.

Voir, réunis, une trentaine de ces bustes étranges est une curiosité unique. A découvrir.

Franz-Xaver Messerschmidt jusqu'au 25 avril, Le Louvre, Paris.

D'autres lecteurs ont également lu

Les + consultés

Vous êtes hors-ligne
Connexion rétablie...