Du neuf sur la « folie » de Van Gogh

Une exposition à Amsterdam, « Aux confins de la folie », doublée d’un catalogue/livre scientifique font le point sur l’affaire de l’oreille coupée et le suicide de Van Gogh.

Du neuf sur la « folie » de Van Gogh
©Van Gogh museum
Guy Duplat

Une exposition à Amsterdam, « Aux confins de la folie », doublée d’un catalogue/livre scientifique font le point sur l’affaire de l’oreille coupée et le suicide de Van Gogh.

Et fin août sort un nouveau roman, par Jean-Michel Guenassia, consacré à la fin de l’artiste et son suicide à Auvers-sur-Oise,

« Génial malgré sa maladie, pas à cause »

Deux événements de la vie du peintre font partie des faits divers les plus célèbres de l’histoire de l’art et ont participé au mythe autour de Van Gogh. Ils sont au cœur de la nouvelle exposition au musée Van Gogh d’Amsterdam (« Aux confins de la folie, la maladie de Van Gogh ») et du livre catalogue très complet publié par le Fonds Mercator.

Il y a d’abord l’affaire de l’oreille coupée expliquée par des tableaux, photos, documents (rapport de police, pétition de ses voisins à Arles, etc.).

Le dimanche 23 décembre 1888, à Arles, en fin de soirée, en proie à un accès de maladie mentale, Van Gogh se coupe l’oreille gauche et l’apporte, emballée, à Rachel, une prostituée, dans un bordel en lui disant « gardez cet objet précieusement ». Gauguin qui habitait chez Van Gogh dans la fameuse « maison jaune », avait trouvé Van Gogh si étrange ce soir-là qu’il était parti dormir à l’hôtel.

Le lendemain, le 24 décembre, la police est chez Van Gogh, il y a du sang partout et il gît apparemment inanimé. Il est admis à l’hôpital d’Arles. Son médecin, Felix Rey (dont il fera un très beau portrait prêté par le musée Pouchkine pour cette expo) écrit que Van Gogh a souffert d’un accès de « manie aiguë avec délire généralisé » et pense que sa maladie est liée à cette grande « excitabilité qui devait faire le fond de son caractère aggravé par l’excès de café et d’alcool et la sous-alimentation ». Peu après, il se fera interner dans « la maison de santé » (asile psychiatrique) de Saint Remy de Provence.

Du neuf sur la « folie » de Van Gogh
©Van Gogh museum

Vincent Van Gogh: "Portrait du docteur Félix Rey", 1889, Musée Pouchkine

L’expo d’Amsterdam présente un « scoop » : la lettre que Felix Rey envoya bien plus tard en 1930, à l’écrivain Irving Stone qui préparait son livre sur Van Gogh. Il y décrit exactement, dessins à l’appui, l’oreille coupée de Van Gogh. La majorité des spécialistes estimaient jusqu’ici qu’il ne s’était coupé que la partie inférieure de l’oreille. La lettre démontre que c’est bien toute l’oreille externe qui fut coupée.

Le suicide

L’autre moment détaillé à l’expo par des documents, des lettres et des tableaux est le suicide de Van Gogh.

On est en mai 1890, Van Gogh semble aller mieux et demande de sortir de l’asile de Saint-Rémy pour s’installer au Nord de la France, à Auvers-sur-Oise, pensant que le climat lui conviendra mieux. C’est un petit village prisé par les artistes. Il n’y restera que 70 jours mais y peignit avec une énergie extraordinaire : 75 tableaux et 100 croquis et dessins.

Il loge chez l’aubergiste Ravoux et est suivi par le docteur Gachet qui aime s’occuper des peintres et leur prend quelques toiles en échange de ses services. Van Gogh fera aussi un célèbre portrait de Gachet mais il se brouillera avec lui quand il aperçut chez le médecin un tableau de son ami peintre Guillaumin, à terre et non encadré. Un scandale pour Van Gogh.

Le peintre est préoccupé par les ennuis financiers de son frère Théo craignant que celui-ci ne puisse plus financer son travail. « Inquiétude générée par le possible retrait de Théo, solitude croissante, peur d’une nouvelle crise psychologique: sans doute la combinaison de ces facteurs ont poussé Van Gogh à se tirer une balle dans la poitrine le 27 juillet 1880 », écrit dans la catalogue, Nienke Bakker, conservatrice des peintures au musée Van Gogh. Le coup n’est pas directement mortel. La balle peu puissante ricoche sur une côte. Blessé, perdant son sang, Van Gogh rentre dans sa chambre. Gachet estime qu’on ne peut enlever la balle et deux jours plus tard, Van Gogh meurt 37 ans, en présence de son frère Théo qui rapporte ses dernières paroles : « C’est ainsi que je voulais partir ».

Du neuf sur la « folie » de Van Gogh
©Van Gogh museum

Revolver Lefaucheux à broche 1875-1893

Le revolver

L’expo d’Amsterdam montre le revolver que Van Gogh aurait utilisé. Il l’aurait subtilisé à l’hôtelier Arthur Gustave Ravoux chez qui il logeait. On ne retrouva jamais l’arme jusqu’à ce qu’on découvrit ce pistolet rouillé en 1960 dans les champs derrière le château d’Auvers. Un révolver ayant déjà servi et dont on a pu déterminer qu’il était enfoui là depuis 50 à 80 ans. Une découverte qui ne clôt cependant pas les questions sur la mort de Van Gogh : suicide comme le disent les experts du musée Va Gogh ou accident ou meurtre ? (lire ci-dessous).

La peinture peut-elle aider à voir des signes annonciateurs de son suicide ? On montre ses magnifiques tableaux mélancoliques de la fin avec le vol des corbeaux noirs sur les champs et surtout, son ultime œuvre, inachevée et surprenante : des racines d’arbre sur la pente calcaire d’un chemin creux, une toile quasi abstraite, sans ciel, un « all-over ». II y a travaillé le matin du 27 juillet et devait la terminer l’après-midi.

Du neuf sur la « folie » de Van Gogh
©Van Gogh museum

Vincent Van Gogh: "Racines d'arbres", 1890, Van Gogh Museum

La singularité de ce tableau démontre-t-elle qu’il était en pleine crise « psychiatrique » ? « Nullement, répond avec force Nienke Bakker, c’est une peinture certes très émotionnelle, mais pleine de vie et pas celle d’un homme fou. Ce n’est nullement une peinture d’adieu. Il savait très bien ce qu’il faisait. Jusqu’à la fin, Van Gogh a peint malgré sa maladie et jamais à cause de sa maladie. Il est important de le répéter. »

L’expo et le livre passent aussi en revue la chronologie de la santé de Van Gogh atteint de troubles divers depuis son enfance, et tous les diagnostics posés sur lui et dont aucun n’est décisif : épilepsie, schizophrénie, trouble bipolaire (un diagnostic de plus en plus privilégié), psychose cycloïde, personnalité borderline, neurosyphilis, psychopathie, alcool, etc. Pour conclure que « la nature exacte de sa maladie ne sera sans doute jamais connue et doit être la combinaison de divers facteurs : psychologiques, neurologiques, héréditaires, ajoutés à un mode de vie malsain. »

---> « Aux confins de la folie ; la maladie de Van Gogh », au Van Gogh museum d’Amsterdam jusqu’au 25 septembre et catalogue très complet au Fonds Mercator (en français), 29,95 euros



L’autre fin possible de Van Gogh, romancée

La fin de van Gogh a souvent été un sujet pour des écrivains. L’écrivain italien Giovanni Montanaro par exemple dans « Toutes les couleurs du monde », imaginait le passage de Van Gogh dans « le village des fous » à Geel où une petite fille lui aurait montré la force des couleurs.

Jean-Michel Guenassia, auteur du best seller, « Le club des incorrigibles optimistes » et du beau roman autour de Che Guevara (« La vie rêvée d’Ernesto G.), s’y est essayé à son tour (le roman sortira le 18 août). Il s’intéresse aux seuls deux mois que Van Gogh passa à Auvers-sur- Oise à la fin de sa vie. On y retrouve tous les protagonistes de l’histoire. Et d’abord Van Gogh lui-même dont il décrit bien la frénésie de peindre et les théories fortes sur la peinture (un vrai cours !).

Il y ajoute de multiples extraits de la presse de l’époque qui sont souvent savoureux. Tout ça pour donner une autre version de la fin de Van Gogh.

Le docteur Gachet y apparaît comme un bien piètre personnage surtout avide d’accumuler des tableaux sans devoir les payer. Sa fille Marguerite aurait été très amoureuse de Van Gogh dont la personnalité la poussait vers des études de peintures et non de médecine comme le voulait son père. Elle rêvait aussi d’émigrer loin, aux Etats-Unis. Une passion plausible. On sait que Van Gogh eut, à côté de ses fréquents passages au bordel, des liaisons comme celle en 1883, avec sa voisine Margot Begemann qui tenta de se suicider car leurs familles respectives étaient opposées à leur relation.

Guenassia montre un Van Gogh pas fou du tout, sûr de lui, sans inquiétude, juste emporté par son envie de peindre toujours.

Avec ses ingrédients, il a réalisé un roman très gai à lire qui amène à un dénouement fort différent de la thèse officielle et qu’on ne révélera pas pour garder le plaisir de la lecture. C’est la force et la liberté du roman d’échafauder ainsi des hypothèses audacieuses qui renouvelent notre vision des faits.

---> Jean-Michel Guenassia, « La valse des arbres et du ciel », Albin Michel, 298 pp., env. : 19,50 euros, sortie le 18 août