Autopsie d’un pétage de plombs

Lundi, de bon matin, Paul se rend au travail à la banque. Mais avant de s’installer devant son ordinateur, il fait un coude par le bureau de ses deux supérieurs qu’il abat froidement. Jean-Marc Moutout entreprend l’autopsie d’un pétage de plombs et met en scène le harcèlement moral comme outil de gestion du personnel. Avec le formidable Jean-Pierre Darroussin. 1h31

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© FIFF
Fernand Denis

De bon matin, Paul, la cinquantaine, se brosse les dents, enfile son costume, empoigne sa mallette, monte dans le bus, arrive de l’immeuble à la banque, prend l’ascenseur, débarque à son étage, sort un revolver de son attaché-case, ouvre la porte d’un bureau, tire deux balles sur son chef (on suppose), revient dans le couloir, tire deux autres balles sur un type qui s’enfuit. C’est la panique, mais Paul prend posément l’escalier de service, descend calmement quelques étages et s’installe à son bureau.

Comment en est-il arrivé là ? A ce regard-là ? Depuis quand a-t-il envie de pleurer ? Une longue histoire. Il ne sait pas lui-même quand elle a commencé. Tant qu’il était dans l’ascenseur tout allait bien, il montait les étages, l’un après l’autre. La direction était en vue. Et puis, un autre management a débarqué. Et Paul a commencé à descendre, marche après marche. Ah, s’il avait commis une faute, il pourrait comprendre !

Car, il lui a tout donné à cette banque, "toute son énergie, toute son imagination, tout son temps", comme il dit. Comme il dit à qui ? Pas à sa femme, elle ne pourrait pas l’entendre. Pas à son fils, c’est devenu un étranger. Pas à un ami, il n’en a plus, car il n’avait guère de temps à leur consacrer. Il le dit au psy du travail en qui il n’a aucune confiance.

Il lui a tout donné et maintenant, elle n’en veut plus. Nouvelle direction, nouvelles méthodes, nouvelle culture d’entreprise. Paul est un has-been, trop cher, son chef (étonnant Xavier Beauvois) s’emploie à s’en débarrasser comme d’une pomme qui pourrit l’atmosphère, d’une pomme qu’il fait rouler vers la sortie.

Après "Rien de personnel", Jean-Pierre Darroussin témoigne une nouvelle fois son intérêt à un film sur le travail. Cela devient un genre qui dissèque les rapports de l’homme avec sa profession, analyse les relations au sein de l’entreprise. En l’occurrence, sa carrière était devenue la raison de vivre de Paul. Pourtant, il n’était pas dévoré par l’ambition, ni avide de pouvoir, juste un type qui aimait son métier, s’y investissait sans compter, apprécié de sa direction, épanoui par le sentiment du devoir accompli.

Jean-Marc Moutout met en scène le harcèlement moral. Ce n’est pas facile à montrer car, quand il est bien fait, cela peut paraître insignifiant. Car c’est subtil comme un changement d’heure de réunion qu’on ne vous communique pas. C’est humiliant comme des objectifs impossibles à atteindre. C’est douloureux comme une fausse information qu’on fait circuler.

Le cinéaste de "Violence des échanges en milieu tempéré" brosse aussi le portrait d’un quinquagénaire qui, à force d’avoir la tête dans le guidon, finit par chuter lourdement. Quand il relève la tête, il ne reconnaît plus le type dans le miroir. Il s’accroche à l’alcool, aux médocs, à la recherche d’un nouveau job, à l’idée d’un tour du monde en voilier; mais rien ne peut stopper le sentiment de glissade, de plongeon, de déchéance.

Jean-Marc Moutout livre un film sobre, implacable, dégraissé - pas la moindre musique, à l’exception de Beethoven, de la 7e désymphonisée au piano -, un film à la fragmentation un peu brouillonne et qui fait une confiance totale à Jean-Pierre Darroussin. Dans cette autopsie clinique d’un pétage de plombs, c’est à ce formidable comédien que revient la tâche de faire partager de l’intérieur les sensations, la souffrance, le désarroi d’un homme - comme il en existe des milliers et des milliers - prenant conscience à 50 ans qu’il s’est trompé de chemin et, qu’en plus, celui-ci se dérobe sous ses pas.


Réalisation, scénario : Jean-Marc Moutout. Avec : Jean-Pierre Darroussin, Valérie Dréville, Xavier Beauvois, Yannick Renier 1h31.


L'interview de JP Darroussin dans votre Libre Culture du jour


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