Et si la Terre était un disque? "Je vais vous prouver qu'on vous ment"
Bernard Werber consacre son nouveau roman "Au bord du monde" (Albin Michel) à un phénomène au croisement des sciences et de la sociologie : les platistes, ces individus convaincus que la Terre est plate. Rencontre.

- Publié le 23-10-2026 à 14h22
- Mis à jour le 23-10-2026 à 14h36

Vingt-deux février 2020, désert des Mojaves, Californie, États-Unis. Dans sa combinaison mauve, Mike Hugues, dit Mad Mike, affiche un sourire déterminé. Il s'apprête à prendre place dans une fusée peinte elle aussi en mauve et portant le sigle Research Flat Earth. S'adressant aux journalistes, il lance : "Je suis le premier astronaute amateur à avoir construit seul sa propre fusée. Mon combat n'est pas seulement scientifique, il est aussi politique. Dans quelques minutes, je vais vous prouver qu'on vous ment. La Terre n'est pas sphérique. La Terre est plate !" Mais quelques minutes plus tard, la fusée s'écrase, tuant l'expérimentateur sur le coup.
Près de dix pour cent de Français platistes
C'est avec cet accident tout à fait réel que commence le nouveau roman de Bernard Werber, le célèbre auteur des Fourmis. L'ancien journaliste scientifique consacre Au bord du monde (Albin Michel) à un phénomène au croisement des sciences et de la sociologie : les platistes, ces individus convaincus que la Terre est plate. "Ce qui me fascinait personnellement, c'est déjà, que cela existe. Je ne savais en tout cas pas qu'ils étaient aussi nombreux, nous raconte le romancier français de 65 ans, lors d'un passage à Bruxelles. Ce qui a déclenché chez moi l'envie d'en faire un livre est aussi d'apprendre qu'il y a 9 % de Français qui sont platistes. J'ignore combien il y a de Belges mais cela doit être à peu près similaire. Et chez les jeunes de moins de 25 ans, en France, le chiffre passe à 16 %. Face à ce phénomène, on a d'abord envie de dire : "ils ne savent pas, ou sont mal éduqués". Mais si c'est vrai, ils sont tout de même nombreux à être dans le cas… Et en plus, visiblement, le platisme plaît."
Pour lui, l'explication de ce succès, en particulier chez les jeunes, est "l'école qui n'a pas su les intéresser ni à la science ni à la vérité. La première fonction des professeurs qui me semble importante, c'est donner le goût de la curiosité aux jeunes. La curiosité donne envie de savoir la vérité. Mais si vous n'avez pas la curiosité, si on vous dit sur les réseaux sociaux, "Ah tiens, regarde toutes ces vues… Ils racontent un truc complètement faux, que la Terre est une sphère, alors qu'il est maintenant révélé que la Terre est plate"… Et à partir de là, cela devient une manière pour les jeunes d'ennuyer leurs parents, de se distinguer de l'ancienne génération et de se créer une identité. Une façon de dire : "Nous sommes la génération qui a d'autres croyances que les vôtres"."

Quelles croyances exactement ? Contrairement aux idées reçues, le fait que la Terre est une sphère est connu depuis le VIe siècle avant notre ère. Le platisme moderne n'apparaît qu'au XIXe siècle avec Samuel Rowbotham, un inventeur anglais qui publie en 1849 un ouvrage, Zetetic Astronomy, sous-titré "Earth Not A Globe". Dans ce livre, Samuel Rowbotham explique que la Terre a la forme d'un disque épais ; le pôle Nord est au centre ; l'Antarctique est un mur de glace périphérique que jamais personne n'a franchi ; et la gravité n'existe pas. Ces affirmations ont récolté leur petit succès dans les salons à l'époque, mais ont connu une nouvelle vie avec l'avènement des réseaux sociaux.
Une révélation sur Internet
L'auteur des Fourmis et des Thanatonautes a pu rencontrer des tenants du platisme. "Des gens charmants. Une prof de yoga, notamment. Brillante, intelligente. Ils m'ont expliqué que la Terre était plate et que tous ceux qui croyaient le contraire étaient dans l'erreur. Eux-mêmes étaient passés au platisme via Internet. Tout d'un coup, ils ont vu quelque chose qui a été pour eux une révélation. J'ai rencontré des êtres humains sympathiques, gentils, et qui méritent d'être aimés. Je ne les ai pas trouvés agressifs vis-à-vis de la société, ou antisystème. Mais déjà blindés. Un peu comme en politique, où les politiciens connaissent d'avance tous les arguments qu'on va leur opposer, comme dans une partie d'échecs. Pour ma part, je ne suis pas rentré dans les arguments, ou les preuves… Je n'ai fait que les écouter. Car j'ai un problème, je ne sais convaincre personne de quoi que ce soit. C'est d'ailleurs assez handicapant dans la vie, je me laisse rapidement convaincre par les arguments des autres !"
Néanmoins, à la sortie de cette rencontre, il affirme ne pas avoir commencé à douter de l'aspect sphérique de la Terre. Et pour cause : "J'avais fait quelques semaines avant un vol en zéro gravité, avec les deux astronautes français Thomas Pesquet et Jean-François Clervoy, où j'avais vu que la planète était ronde, au cas où il y avait un doute ! "

Car le platisme a bien une spécificité par rapport à d'autres potentielles théories du complot, poursuit le romancier. En restant sur Terre – et même en avion depuis le hublot d'un simple passager – et en regardant simplement l'horizon, la Terre apparaît en effet plate : "Les arguments des platistes sont de l'ordre de : fiez-vous à votre intuition, à vos sens… Sinon, vous écoutez ce qu'on vous dit à la radio et à la télé, alors que ce sont des fake news, des images et des vidéos truquées, où on vous a fait croire que la Terre était ronde". Pour lui, ce phénomène est entièrement résumé dans une scène de son roman, qui met aux prises un platiste et un astrophysicien : Le premier interpelle le second : "vous relayez donc le témoignage des autres, les photos des autres, les films des autres, les théories des autres. Moi, je vous parle de quelque chose que chacun d'entre nous peut expérimenter tout seul tout de suite. Le sol est plat, l'horizon est une ligne. Le professeur croit que la Terre est une planète, moi je vois que la Terre est plate. Les gens croient, du fait de l'influence de l'enseignement scolaire et des médias, beaucoup trop de choses qui vont à l'encontre de ce que leur disent leurs sens."
"J'ai inversé tout"
Dans le livre, raconte Bernard Werber, "j'ai poussé un peu le curseur, je me suis dit "Voilà, s'il y a de plus en plus de gens qui croient que la Terre est plate, où va-t-on ?" Le monde tel que je décris est un monde où tout le monde va devenir progressivement platiste. C'est un monde où on a inversé la vérité. Ce qui m'a amusé, c'est d'inverser tout. En parallèle, il y a l'idée que tout d'un coup, on se met à préférer les choses bizarres et sensationnelles aux choses vraies et un peu fades. Comme le découvre un personnage, je pense que la vérité n'a aucun pouvoir intrinsèque : c'est une notion démodée qui fait chier tout le monde !"
Résultat ? Dans le roman, une croyance se trouvant à la marge de la société – le platisme – devient dominante et se transforme en test ultime pour être membre à part entière de celle-ci, y compris pour les intellectuels ou la classe politique. Les autres, les "sphéristes", deviennent des parias. Ou des résistants au risque de leur vie, à l'instar de Madame Perez, professeur de physique-chimie, et personnage favori de Bernard Werber de son propre aveu. "Sa position, c'est "essayez d'apprendre, soyez curieux d'apprendre. Expérimentons en classe, c'est la solution". Dans le livre, l'auteur fait d'ailleurs dire à l'enseignante : "Personne n'a pressenti le pouvoir et l'attractivité de quelque chose d'aussi ridicule que la pensée platiste. Les fameuses digues du bon sens n'étaient pas aussi solides qu'on le croyait. Et les humains n'ont pas de socle commun de connaissances scientifiques et historiques suffisamment solide."
Bernard Werber cite aussi à plusieurs reprises le philosophe des sciences Karl Popper (1902-1994) : "Ce qui est scientifique est contestable, et ce qui est irrationnel, incontestable". Si quelqu'un dit, qu'il y a un fantôme dans ce château, personne ne pourra prouver le contraire. Mais l'énoncé "La Terre est une sphère" peut être considéré comme faux… Car elle est en fait patatoïde (le terme est scientifique !) ; légèrement plus large à l'équateur et plus aplatie aux pôles.
Inspiré par deux amis
En écrivant cette "fable", sur les pas de son héros Jean de la Fontaine, Bernard Werber dit vouloir en tant qu'auteur "simplement proposer à mes lecteurs de réfléchir avec un peu de perspective dans le temps et dans l'espace. Les plus brillants intellectuels peuvent basculer du côté sombre de la force et devenir des diffuseurs de fake news. Ce livre m'a d'ailleurs été inspiré par des amis très intelligents, prof de philo et grand informaticien. Ils m'ont sortisur un ton docte – du genre "Bernard, nous devons t'informer de cela si tu n'es pas au courant" –, des trucs aberrants, des informations fausses. En gros, que les dictatures étaient mieux que la démocratie. "
Pour l'auteur français, le platisme est d'ailleurs "un problème politique". Et son livre, qui met en scène un platiste remportant les élections présidentielles avec un programme se limitant à la défense d'une Terre en forme de disque, "rentre évidemment en résonance" avec le prochain scrutin en France. "Mon éditrice m'avait dit : reste le plus dépolitisé possible dans ton roman. Mais pour moi, tout est politique." Platistes ou sphéristes, "partisans du terme "pain au chocolat" au nord de la France ou "chocolatine" au sud, toute division entre les gens peut être récupérée par les politiciens".