Juliette Binoche: "Quand vous avez la chance de côtoyer de vrais artistes, ils vous libèrent en tant qu'acteur"
Quand elle est montée sur la scène des 32es European Film Awards, samedi soir au Haus der Berliner Festspiele de Berlin, Juliette Binoche était rayonnante. Heureuse de voir la profession reconnaître à nouveau son immense talent en lui remettant le prix de la contribution européenne au cinéma mondial. Une nouvelle statuette qu'elle pourra ranger aux côtés de son Oscar et de son Ours d'argent à Berlin (pour Le Patient anglais), de son César et de son prix à Venise ( Bleu), et de son prix d'interprétation cannois ( Copie conforme).

- Publié le 09-12-2019 à 10h23
- Mis à jour le 09-12-2019 à 12h02

Quand elle est montée sur la scène des 32es European Film Awards, samedi soir au Haus der Berliner Festspiele de Berlin, Juliette Binoche était rayonnante. Heureuse de voir la profession reconnaître à nouveau son immense talent en lui remettant le prix de la contribution européenne au cinéma mondial. Une nouvelle statuette qu'elle pourra ranger aux côtés de son Oscar et de son Ours d'argent à Berlin (pour Le Patient anglais), de son César et de son prix à Venise (Bleu), et de son prix d'interprétation cannois (Copie conforme).
Durant l'après-midi, l'actrice française de 55 ans rencontrait les journalistes européens et s'est montrée beaucoup plus émue, tombant en larmes à l'évocation de ce que signifie ce prix pour l'enfant qu'elle fut. "Je ne veux pas pleurer ce soir, il vaut mieux que je le fasse maintenant… Quand j'étais petite fille, j'avais un rêve. Je m'en souviens très bien. J'étais à l'école gardienne, je devais avoir trois ou quatre ans. Et j'ai entendu cette chanson Enfants de tous pays (d'Enrico Macias, qu'elle se met à fredonner, NdlR). Je ne me souviens plus des paroles, mais cela m'a vraiment rendue heureuse. Probablement parce que je me sentais si seule à l'époque. J'avais le besoin de réconciliation…", confie-t-elle en séchant ses larmes dans un beau sourire.
Durant votre carrière, vous avez travaillé avec de nombreux réalisateurs étrangers. Est-ce quelque chose que vous avez recherché ou sont-ils venus à vous ?
Ce n'est pas une question de pays, mais de personnes. Vous rencontrez quelqu'un par hasard, dans un festival ou ailleurs, et vous lui dites simplement : "J'adorerais travailler avec vous." Ce n'est pas aussi calculé qu'on pourrait le croire. C'est le mystère de la vie. Je pense que cela permet d'approfondir son jeu. La clé, c'est de ne pas savoir. Si l'on anticipe ce qui va arriver, cela risque d'être fabriqué. Il faut accepter de plonger dans l'inconnu ! Il y a très peu de vrais artistes dans le monde. Quand vous avez la chance de côtoyer ces vrais maîtres, c'est très excitant, car ils vous offrent cet espace et vous libèrent en tant qu'acteur. Il n'y a plus de peur, plus de hiérarchie.
Comment choisissez-vous vos rôles ?
Je crois avoir été guidée dans la vie par mes anges. Vous pouvez appeler cela intuition ou comme vous voulez. Cela m'aide beaucoup dans mes choix. Car c'est parfois difficile, surtout quand vous êtes jeune et qu'on vous offre beaucoup de rôles. Il faut choisir entre des projets commerciaux, basés sur l'argent ou la gloire, et des petits films, plus artistiques, plus intéressants d'un point de vue du jeu. Et la principale question que je me pose, c'est : "Qu'est-ce qui va nourrir mon âme ? Qu'est-ce qui va me remplir ?" J'essaye d'avoir toujours cette question à l'esprit. Mes anges m'ont beaucoup aidée. Mais mes démons m'aident aussi, car ils me poussent à m'améliorer, à ne pas m'endormir sur mes lauriers. Ces forces contradictoires que l'on a tous en nous ont été très actives dans ma vie.
Vous avez présidé le jury de la dernière Berlinale. Qu'est-ce que vous recherchez dans un film ?
Je suis très excitée quand je vois une grande interprétation. C'est quelque chose de difficile à décrire, c'est impalpable. C'est tellement généreux qu'on est au-delà de la démonstration, de la "grande performance". C'est quelque chose qui vous touche de façon indescriptible, comme lorsqu'on est face à une sculpture ou à La Joconde. Cela vous remplit de joie, de sérénité. C'est la perfection, une expression de l'amour. À travers l'œuvre d'art, on entraperçoit un autre monde, invisible…
Vous arrive-t-il de ressentir ces moments de grâce sur un plateau ?
Oui, parfois. Mais c'est au-delà de la volonté. Les acteurs sont des conduits. Vous devez vous préparer pour que l'énergie puisse passer à travers vous et toucher les autres. Bien sûr, on doit être prêt techniquement, connaître son texte, mais cela ne vous appartient pas. Il faut juste s'ouvrir à ces énergies. Après, cela dépend évidemment du moment, de comment vous vous êtes réveillé, avec qui vous travaillez…
L'année dernière, Ralph Fiennes - qui a eu le même prix que vous aux EFA -, expliquait que la plus forte connexion qu'il ait jamais ressentie avec un acteur, c'était avec vous, sur le tournage du "Patient an glais "…
Je crois savoir le moment dont il parle : la scène où je suis censée lui faire la dernière injection. Ils avaient déjà tourné la scène de son côté. Anthony Minghella avait mis la musique, le temps semblait suspendu. Et puis, au moment de tourner mon contre-champ, c'était le chaos : le premier assistant caméra a fait tomber deux fois le photomètre de la caméra, la musique n'était pas en route. Personne n'était concentré et je me disais que ça allait vraiment être de la merde. Je bouillais intérieurement, mais je me suis dit : "Tant pis, on y va !" En cassant le petit flacon de verre, je me suis ouvert la main. Il y avait du sang, mais je m'en fichais. C'est pour ça qu'il y a ce moment de rire et de pleurs. Et Anthony a eu la lucidité de laisser tourner la caméra. Et, comme il n'y avait pas eu de "Couper !", j'ai continué à jouer, alors que Ralph était déjà en train de chercher du coton et du désinfectant. Je crois que c'est ce moment, entre la vie et la fabrication d'un film, dont il parle. Mais j'ai connu beaucoup de moments comme celui-là.
Le mouvement #MeToo a-t-il changé la donne selon vous ?
Oui. Et je crois qu'on devrait avoir des mouvements #YouToo, #HeToo, #WeToo… Tout le monde devrait avoir cette prise de conscience qui renverse la perspective. On vit un mouvement de crise et on a besoin d'un point de bascule pour aller dans une autre direction. Dire au revoir à notre côté animal pour devenir plus humains, peut-être plus spirituels. Cela aiderait beaucoup.
En Grande-Bretagne, les réalisateurs ont rédigé des directives concernant les scènes de nudité et de sexe… Cela aura-t-il pu vous servir dans votre carrière ?
J'ai été ma propre garde du corps. Dans les années 80, les scènes de nudité étaient très à la mode et j'en ai fait beaucoup. Je comprends le besoin de ne pas filmer que la tête en gros plan, car les êtres humains sont des corps complets. En fait, cela ne devrait pas poser de problème. Le problème, c'est plutôt le regard que l'on porte sur le corps, car il peut chosifier, surtout nous, les femmes. La façon de tourner la scène dépend du regard du réalisateur. Ce que j'ai parfois ressenti, c'est que c'était le producteur qui le poussait à tourner ces scènes, pour faire vendre le film. Mais je ne suis pas sûre qu'il faille mettre des règles par écrit, car l'art doit être libre. Par contre, en tant qu'acteur, il faut sentir ce qui est de l'art et ce qui n'en est pas, connaître vos limites.
Avez-vous toujours su définir ces limites ?
Quand vous êtes jeune, c'est plus difficile, car vous n'êtes pas totalement au courant des conséquences de ce que vous faites. Et c'est vrai que quand j'ai fait Rendez-vous (d'André Téchiné en 1985, NdlR), il y avait cinq ou six scènes très sexuelles, très dénudées. J'ai pu le supporter grâce à la complicité que j'avais avec le réalisateur, qui était homosexuel. Je n'avais donc pas peur d'être manipulée pour qu'il puisse m'avoir. Mais c'est une ligne très difficile à définir et je ne pense pas qu'on puisse le faire sur papier. Il faut le faire sur le plateau. Je me souviens qu'avec Krzysztof Kieslowski (Bleu en 1993, NdlR), il y avait une scène où je devais être nue. Je lui ai dit : "Mais pourquoi, alors que je suis seule et que je traverse juste la pièce, dois-je être nue ?" Il a réfléchi et finalement on ne l'a pas fait. Il y a donc une scène où je suis nue, mais de dos, où l'on ne voit rien. Et une autre où j'enlève mon pull, mais sans que l'on voie mes seins. Et puis je me suis rendu compte que, quelle surprise !, ce jour-là, le producteur était sur le plateau. Tout comme Alain Terzian était là pour chaque scène de nu sur Rendez-vous… Alors que Saul Zaentz, sur L'Insoutenable légèreté de l'être (de Philippe Kaufman en 1988, NdlR), était là tous les jours, mais pas sur les scènes de nu. Ça le rendait mal à l'aise.
