La culture au temps du corona: la révélation Gougaud par Valéry Rosier
Des artistes, nos journalistes... partagent une sidération artistique, une épiphanie culturelle, une révélation qui les a marqués, touchés au coeur.
- Publié le 18-04-2020 à 10h53
- Mis à jour le 20-04-2020 à 16h34

Des artistes, nos journalistes... partagent une sidération artistique, une épiphanie culturelle, une révélation qui les a marqués, touchés au coeur.
Voici la contribution de Valéry Rosier, cinéaste belge dont le premier long métrage, Parasol , a remporté deux Magritte en 2017. On lui doit également le documentaire La Grand-Messe , sur les passionnés du Tour de France. J'ai 21 ans. Les années 90 s'apprêtent à vivre leur éclipse. Mes études d'ingénieur de gestion me passionnent. J'optimise et maximise à longueur de journée. Valentin, un ami, m'offre un livre qui l'aurait "transformé" : Les Sept plumes de l'aigle d'Henri Gougaud. La biographie chamanique d'un jeune Argentin à travers l'Amérique du Sud. Poliment, je prends le livre. Secrètement, j'imagine être tombé sur un énième livre de développement personnel… J'aurais préféré lire une autobiographie de Churchill ou d'Enzo Scifo. "J'optimiserais" certainement mieux mon temps en découvrant leurs parcours de vie complexes. J'en sortirais avec le sentiment qu'il ne faut pas avoir peur de l'échec et que ce qui compte, c'est la manière dont on s'en relève. Bref, je laisse disparaître le livre sur ma table de chevet sous des syllabi et des cendriers de fortune.
Le premier matin de blocus, je ne me sens pas prêt pour du calcul matriciel, je m'invente donc qu'il est obligatoire que je lise ce livre.
Je rencontre son héros, Luis, un Argentin de mon âge qui, après la mort de sa mère, une indienne Quechua, quitte sa famille bourgeoise pour partir à la rencontre des sorciers, des aigles et du hasard-qui-n'existe-pas.
Le livre me trouble d'abord par son style simple. Les phrases paraissent couler de source. J'avais déjà ressenti cela enfant en lisant Le Petit Prince. Durant son périple, Luis découvre le pouvoir de ses sens, qu'il exprime en parlant de "se réfugier dans son sentir". Dès qu'une situation lui échappe, il laisse de côté son égo, sa mémoire, sa capacité d'analyse et il se plonge dans ses sens, il les observe sans juger.
Moi, futur ingénieur de gestion, qui n'envisageait la vie que par l'intellect et l'analyse, je me retrouve allongé sur mon lit à l'écoute de mes sens. Ce livre me transformait.
Je me mets à sortir de chez moi et à tenter, comme Luis, de me plonger dans mes sens, à faire confiance au soi-disant hasard et à ne plus me laisser freiner par moi-même. C'est fou, c'est comme si je créais un vide pour être plus apte à accueillir le monde, à être disponible à l'inconnu. C'est magnifique. C'est magnifique, quelques instants. Il n'est pas si aisé d'incorporer ce sentir, cet accueil des sens, dans un quotidien bruxellois. Pour être tout à fait franc, les années ont ramené la réalité au galop, je me suis petit à petit éloigné de mes sens. Tellement éloigné que je pense même m'être perdu dans une accumulation maladive d'expériences, sans doute de peur de passer à côté de ma vie. Et pour finalement, avoir le sentiment de ne jamais avoir véritablement commencé à vivre.
Aujourd'hui, en ce matin de mars 2020, le monde tremble, j'ai moins de choix, mais ceux de la lenteur et du sentir sont toujours présents. Et si c'était le bon moment pour commencer à vivre ?
