"Juste un mouvement" : Godard, "La Chinoise" et le Sénégalais
Au Forum de la Berlinale, le Belge Vincent Meessen retrace le parcours d'Omar Blondin Diop, mort dans des conditions mystérieuses en 1973.
- Publié le 05-03-2021 à 09h23
- Mis à jour le 05-03-2021 à 20h40

En 1973, le militant marxiste Omar Blondin Diop décédait dans des circonstances troubles dans la prison de l'île sénégalaise de Gorée. Il était accusé d'avoir voulu porter atteinte à la sûreté de l'État. À Dakar, ses frères et des proches se souviennent de lui.
Étudiant en France, à la faculté de Nanterre, Omar a fait partie du Mouvement du 22 Mars, antichambre militante de Mai-68. Par l'intermédiaire d'Anne Wiazemsky, il rencontre le mari de cette dernière, Jean-Luc Godard, et se retrouve à tenir le rôle de l'étudiant africain qui donne la conférence maoïste dans La Chinoise (1967).
Le réalisateur belge Vincent Meessen retrace ce singulier parcours en créant d'abord un dialogue entre images d'hier et d'aujourd'hui, entre le film de Godard et la mémoire des proches d'Omar.
Monde d'avant
Les choix formels du réalisateur confèrent à Juste un mouvement une qualité esthétique certaine et non négligeable, avec des partis pris qui cassent la mécanique de docus clés sur porte (exemple, ici, le choix de filmer les témoins de profil). Tout l'enjeu étant de captiver le spectateur. On nous parle ici d'un temps que les moins de soixante ans n'ont pas connu et qui fait appel à un contexte politique "de papa" qui s'estompe de plus en plus. "OK Boomer !" diraient certains. Même les aphorismes de Godard proviennent d'un monde doublement d'avant le Covid et le macronisme. Mais faire œuvre de mémoire, avec style, est nécessaire. Le défi est de prendre acte du présent autant que du passé.
Mouvement interrompu
Le film évolue à cette fin vers une réflexion de ce qu'il reste des combats d'Omar ou de cette décolonisation toujours mal digérée. Juste un mouvement, le titre, évoque autant le mouvement révolutionnaire interrompu en pleine course. Omar n'aurait pas voulu être figé dans l'image du martyr rappelle un de ses frères – ce à quoi, paradoxalement, Juste un mouvement contribue un peu.
C'est aussi la suggestion que ce ne fut qu'un mouvement parmi d'autres dans un cycle où la funeste Françafrique finit par céder la place à une "Sinafrique" quand la Chine prend la relève.
Ironie de l'histoire que de voir le grand frère chinois, jadis promesse d'un autre monde et d'une alternative révolutionnaire adopter les mêmes méthodes que l'ancienne puissance coloniale : jadis on construisait des stades en échange de prébendes sur les matières premières. Aujourd'hui ce sont des musées sur l'identité africaine (!).
Le dernier plan, sur la baie de Dakar, convoque par association les images des migrants africains qui prennent la mer vers les Canaries, nouvelle route migratoire mortelle vers l'Europe. Près d'un demi-siècle après la mort d'Omar Blondin Diop, cet autre mouvement témoigne de l'échec de celui que le militant avait espéré lancer.
Juste un mouvement Documentaire De Vincent Meessen Durée 1h50
