"Leila et ses frères", drame familial puissant sur les failles du système en Iran
Saeed Roustaee signe un drame familial puissant au cœur d'un pays en crise. Porté par la formidable Taraneh Allidousti (en délicatesse avec le régime pour son féminisme affiché), le film est interdit en Iran.

- Publié le 09-11-2022 à 09h19
- Mis à jour le 29-11-2022 à 09h21

Alors que son usine vient de faire faillite, Alireza (Navid Mohammadzadeh) est forcé de revenir vivre chez ses vieux parents. Lesquels hébergent déjà sa sœur Leila (Taraneh Allidousti) et deux de ses trois frères, qui se démènent dans des boulots minables. Tandis que le troisième est empêtré dans diverses arnaques. Leila pousse Alireza à ne pas rester les bras croisés et à monter une affaire avec ses frères… Mais pour acheter la boutique qui pourrait enfin sortir la famille de la misère, la fratrie a besoin d'argent.
Se désintéressant de leur sort, leur vieux père Heshmat (Saeed Poursamimi), malade du cœur, ne rêve, lui, que de devenir le "parrain" de la famille. Mais pour ça, il devra en mettre plein les yeux au mariage du fils de son cousin aisé, en offrant le plus gros des cadeaux…

La spirale de la misère
En mai dernier, la Compétition cannoise accueillait deux films iraniens : Les Nuits de Mashhad (Holy Spider) du Danois Ali Abbasi (en salles depuis le 26/10) et Leila et ses frères de Saeed Roustaee. Là où le premier, réfugié en Europe depuis 20 ans, signe un thriller noir pour sonder, à distance – le film a été tourné en Jordanie –, les failles de la société iranienne, le second épate dans un drame familial qui, malgré ses 2h45, tient en haleine de bout en bout.
En 2021, Roustaee avait fait forte impression avec La Loi de Téhéran, un polar implacable sur les ravages de la drogue en Iran. Délaissant le cinéma de genre, il signe avec Leila et ses frères un drame d'une grande intensité, qui nous plonge au cœur de la précarité dans un pays où un simple Tweet du président Trump suffit à faire s'envoler le prix du dollar et de l'or et ainsi relancer l'inflation galopante.

Tuer le père
Mais Roustaee ne se contente pas d'une simple critique des sanctions internationales qui assomment son pays. Il creuse plus profond les tréfonds de la société iranienne, pour mettre en scène un ascenseur social totalement en panne – une image avec laquelle joue littéralement le cinéaste à plusieurs reprises. Mais pour une fois, ce n'est pas la corruption qui est ici dénoncée, mais bien les blocages liés à une société traditionnelle et patriarcale, où l'on inculque aux enfants des convictions et non la réflexion, comme se désole Leila. Un personnage féminin fort, la tête sur les épaules, qui s'est sacrifiée pour sa famille, sans en avoir jamais été récompensée…
En mettant en son cœur un dilemme moral profond — faut-il privilégier son père, les convenances et l'honneur de la famille ou bien ses frères ? —, Leila et ses frères apporte une nouvelle preuve éclatante de l'excellence du cinéma iranien. Grâce à une mise en scène tendue, une série de scènes très fortes et d'excellents comédiens – dont la formidable Taraneh Allidousti, vue notamment dans Le Client d'Asghar Farhadi et, depuis, en délicatesse avec le régime de Téhéran pour ses positions féministes, qui lui ont valu 5 mois de prison avec sursis –, Saeed Roustaee signe un grand film sur la misère qui ronge un pays pourtant jeune et moderne. Un pays qui ne demande qu'à s'épanouir, s'il pouvait s'affranchir de traditions dépassées, d'un orgueil familial mal placé et d'un régime d'un autre âge. Même si, habile avec la censure, Roustaee n'aborde pas ouvertement ce dernier point…

Leila et ses frères/Leila's Brothers Drame familial Scénario et réalisation Saeed Roustaee Photographie Hooman Behmanesh Avec Taraneh Allidousti, Saeed Poursamimi, Nayereh Farahani, Navid Mohammadzadeh, Mohammad Ali Mohammadi… Durée 2h45
