"Riefenstahl" : comment l'une des plus efficaces propagandistes du régime nazi a-t-elle pu s'en sortir si facilement ?
Dans un long documentaire passionnant à voir dès ce mercredi sur grand écran, Andres Veiel revient sur la figure, controversée, de la cinéaste Leni Riefenstahl, propagandiste du IIIe Reich.

- Publié le 05-02-2025 à 16h05
- Mis à jour le 06-02-2025 à 09h21

Dans les années 1970 et 1980, Leni Riefenstahl a écumé les plateaux télé en Allemagne de l'Ouest, aux États-Unis ou en Angleterre pour parler de sa vie et de son travail. On a ainsi pu la voir photographiée aux côtés d'Andy Warhol ou de Mick Jagger…
Comment l'une des plus efficaces propagandistes du régime nazi – à travers ses deux films cultes, Le Triomphe de la volonté (1935), sur le congrès du NSDAP à Nuremberg en 1934, et Les Dieux du stade (1938), sur les Jeux olympiques de Berlin de 1936 – a-t-elle pu s'en sortir si facilement au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ? En bénéficiant du soutien de personnalités comme Jean Cocteau, en étant acquittée lors de divers procès et en étant même finalement jugée "non concernée" par les lois de dénazification de 1949. Et ce malgré de graves accusations, notamment sur l'utilisation de figurants roms sur le tournage de son film Tiefland (qu'elle terminera en 1953), à qui elle aurait promis d'être sauvés des camps et qui y mourront finalement…
Une très proche d'Hitler
Morte le 8 septembre 2003 à l'âge de 101 ans, Leni Riefenstahl a passé la seconde partie de sa vie à construire sa légende, notamment avec la publication de ses Mémoires en 1987, dans lesquels elle admet sa fascination pour Hitler – qu'elle a côtoyé de près, tout comme Goebbels –, mais dément toute complicité avec l'idéologie nazie, se disant uniquement intéressée par l'art, qu'elle oppose à la politique.
Dans son nouveau documentaire, après un magnifique portrait de Joseph Beuys en 2017, Andres Veiel délaisse la Riefenstahl immense cinéaste – sans pour autant nier ses indéniables qualités de créatrice d'images puissantes. S'il évoque sa carrière d'actrice auprès du réalisateur de films de montagne Arnold Franck, qui en fit une star dans les années 1920, l'Allemand creuse la tension entre ce que qu'a été la réalisatrice et l'image qu'elle a voulu laisser d'elle. Le documentaire s'ouvre ainsi sur La Lumière bleue, son premier film en 1932, aux tonalités humanistes. Le film pour lequel, disait-elle après la guerre, elle aurait voulu qu'on se souvienne d'elle…

Une vieille dame attachée à son héritage
Reposant sur les innombrables archives compilées par la cinéaste sa vie durant et aujourd'hui propriété de la Fondation Riefenstahl, Veiel démonte méticuleusement ce récit. Riefenstahl conservait tout, enregistrait tout, même les nombreux coups de fil d'admirateurs qu'elle recevait encore à la fin de sa vie. Là, en privé, dans ses conversations avec son ami "Albert" (Speer, l'architecte du régime nazi), on découvre une vieille dame qui n'a finalement rien renié de ses convictions et qui s'estime victime d'une injustice…
À ce titre, la confrontation entre Riefenstahl et une autre septuagénaire, dans une émission de télé ouest-allemande dans les années 1970, est particulièrement cruelle pour la réalisatrice. Laquelle estime que, dans les années 1930, "tout le monde était enthousiasmé par Hitler". "Pas moi", lui rétorque sa contradictrice…
Passant d'une époque à l'autre grâce à un montage très soigné, Riefenstahl est un documentaire passionnant, bien loin de la classique biographie attendue. Si le film est fascinant, sur la forme comme sur le fond, il n'en reste pas moins un peu long et répétitif.


Riefenstahl/Leni Riefenstahl, la lumière et les ombres Documentaire Scénario et réalisation Andres Veiel Photographie Toby Cornish Musique Freya Arde Montage Stephan Krumbiegel, Olaf Voigtländer et Alfredo Castro Durée 1h56