Cannes 2025 : Les Dardenne frappent à nouveau juste en Compétition avec "Jeunes mères"
Ce vendredi après-midi, les cinéastes liégeois étaient en lice pour une troisième Palme d'or avec un nouveau drame social qui a ému la Croisette. Un film pour une fois choral, suivant le parcours de cinq jeunes filles tentant de créer un lien avec leur enfant…

- Publié le 23-05-2025 à 17h44
- Mis à jour le 30-05-2025 à 10h39

Ce vendredi à 16h, en ce dernier jour de Compétition du 78e Festival de Cannes, Luc et Jean-Pierre Dardenne étaient sélectionnés pour la dixième fois avec leur nouveau film Jeunes mères, à découvrir dans les salles dès ce 4 juin prochain. Avec l'espoir de devenir les premiers cinéastes à accrocher une troisième Palme d'or à leur palmarès, après celles obtenues pour Rosetta en 1999 et L'Enfant en 2005.
Thierry Frémaux a spécifiquement choisi l'horaire en hommage à Émilie Dequenne (décédée le 16 mars dernier), car il correspond à celui de la projection de Rosetta il y a 26 ans qui, le lendemain, permit à la comédienne belge de décrocher, à 18 ans, le prix d'interprétation.
Vingt après L'Enfant, les Liégeois abordent à nouveau le thème de la filiation difficile, en suivant la trajectoire de Jessica (Babette Verbeek), Perla (Lucie Laruelle), Julie (Elsa Houben), Ariane (Janaïna Halloy Fokan) et Naïma (Samia Hilmi). Cinq jeunes filles qui sont déjà mères (ou en passe de le devenir), alors qu'elles sont encore adolescentes.
Marquées par les difficultés de la vie (parents absents ou violents, problèmes d'addiction à l'alcool ou à la drogue…), toutes ont trouvé un refuge accueillant au sein d'une maison maternelle sur les hauteurs de Liège. Là, avec l'aide d'assistantes sociales, elles apprennent à s'occuper d'elles et de leur enfant, pour tenter de créer un lien qui, parfois, n'existe pas avec leur bambin… Ou dans l'attente du placement de celui-ci en famille d'accueil.

Récit éclaté
À l'origine, les Dardenne travaillaient sur le portrait d'une seule héroïne ayant eu un enfant très jeune. C'est en visitant une maison maternelle près de Liège (dans laquelle ils ont finalement tourné), qu'ils ont changé d'avis, en optant pour un récit éclaté, où se croisent les existences de cinq Jeunes mères.
Si les cinéastes restent évidemment fidèles à leur style naturaliste — longs plans-séquences au plus près des personnages, pas d'éclairage artificiel… —, ce changement de paradigme apporte de la nouveauté à leur cinéma. En termes de narration évidemment, puisque l'on ne colle plus aux basques d'un personnage, façon Rosetta ou Deux jours, une nuit. Les Liégeois retracent au contraire quelques moments dans l'existence de ces cinq jeunes filles, que l'on suit les unes après les autres, en les perdant parfois, en les retrouvant au gré de leur évolution singulière. Leur point commun étant la misère dans laquelle elles ont grandi, souvent auprès de mères elles aussi dysfonctionnelles (campées par Christelle Cornil et India Hair).
Cet éclatement du récit permet également aux Dardenne de creuser leur thématique sans mettre tout le poids des problèmes liés à leur condition sociale sur les épaules d'une seule protagoniste. Chacune a en effet son propre passé difficile, sa propre relation à son enfant et sa propre perspective d'un avenir plus ou moins lumineux. Car, s'il est dur sur les thèmes abordés, Jeunes mères se clôt sur une note d'espoir et même sur une forme de sentimentalisme nouveau chez les Dardenne.

Subir pour s'en sortir
L'éclatement du récit, toujours aussi merveilleusement construit, change également la dynamique du film. Contrairement à de nombreux personnages dardenniens, totalement tournés vers un objectif, combatifs, ces Jeunes mères apparaissent plus passives, écrasées par les conditions dans lesquelles elles se débattent.
Ces cinq gamines sont campées par de jeunes comédiennes, qui, toutes, ont déjà une expérience de la comédie. Leur jeu tire d'ailleurs le film vers une forme de fiction plus assumée. Même si, dans les moments les plus dramatiques, on peut compter sur les cinéastes pour garder la bonne distance, refusant toute forme de pathos ou de facilité.
Inscrit, comme tous les films des Dardenne dans le contexte de la région liégeoise, qui continue de subir les conséquences de la désindustrialisation, Jeunes mères apporte une nouvelle pierre à leur Comédie humaine. À cette chronique de la précarité et des marges de la société qu'ils bâtissent depuis près d'un demi-siècle, d'abord par le biais du documentaire, puis par celui de la fiction.

Jeunes mères Drame Scénario et réalisation Jean-Pierre et Luc Dardenne Photographie Benoît Dervaux Montage Marie-Hélène Dozo Avec Babette Verbeek, Janaïna Halloy Fokan, Lucie Laruelle, Samia Hilmi, Elsa Houben, Christelle Cornil, Joely Mbundu, India Hair, Selma Alaoui, Fabrizio Rongione, Marc Zinga… Durée 1h45