Joachim Trier : "La tendresse est le nouveau punk"
Grand Prix du jury à Cannes, "Valeur sentimentale" sort ce mercredi sur nos écrans. Un magnifique drame familial par l'auteur de "Julie (en 12 chapitres)". Toujours avec Renate Reinsve.

- Publié le 18-08-2025 à 16h00
- Mis à jour le 19-08-2025 à 15h54

Grand sourire aux lèves, Joachim Trier était visiblement heureux, le 23 mai dernier, au moment de rencontrer la presse internationale au 78e Festival de Cannes, où il dévoilait Valeur sentimentale*** en Compétition. Deux jours plus tôt, son sixième long métrage avait été ovationné par la Salle Lumière. Le lendemain, le cinéaste norvégien décrocherait le Grand Prix du jury de Juliette Binoche…
Ce drame familial d'une grande justesse met en scène les relations compliquées entre un père, cinéaste reconnu (Stellan Skarsgård), et ses deux filles, dont Nora (Renate Reinsve), une comédienne de théâtre qui refuse de jouer dans son nouveau film, qu'il tournera dans la maison de son enfance…
Comme ses personnages, Joachim Trier est issu d'une famille artistique. Son grand-père, Erik Løchen, était musicien, écrivain et cinéaste expérimental. Le réalisateur reconnaît que, si tous ses films sont personnels, celui-ci l'est "énormément".
"Ce qu'on essaye avec Eskil (Vogt, fidèle coscénariste de Trier depuis ses courts métrages, NdlR), c'est de s'abstraire, de ne pas être trop autobiographique. Cela nous permet d'être durs avec nos personnages ou au contraire aimants…, explique le réalisateur. Plus je vieillis, plus je me rends compte combien la Seconde Guerre mondiale a affecté mes grands-parents. Mon grand-père a été dans un camp de prisonniers en Norvège. Quand j'étais enfant, c'était une histoire déjà lointaine, mais importante. En vieillissant, je vois à quelle vitesse le temps file. Mes grands-parents ne sont plus là ; il n'y a plus de témoins… Je vois combien cette douleur s'est répercutée sur moi. Face à mes enfants, je me demande si cela s'arrêtera avec moi… Comment l'Histoire du XXe affectera-t-elle la prochaine génération ?"
La marque de Bergman
À travers le personnage de Stellan Skarsgård, grand réalisateur, mais homme totalement égocentrique et mauvais père, le cinéaste norvégien décrit une forme de masculinité qui a marqué la génération qui le précède. "J'ai grandi dans les années 1980. Beaucoup de pères avaient quitté le foyer pour tenter de fonder une nouvelle famille. Je pense que ma génération est meilleure dans les divorces que la précédente, plaisante Trier. Il doit aussi y avoir une dimension anthropologique. Ils ont grandi avec des parents qui avaient enduré la Seconde Guerre mondiale. Dans les années 1950, il fallait faire bonne figure, acheter du plastique, avoir une belle maison. Il y a quelque chose à propos de cette génération qui est né à ce moment-là. C'est la génération des enfants de survivants, qui porte en elle cette blessure…"
Je suis un homme de cinéma. J'ai une caméra à la main depuis que je suis enfant.
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Face à Valeur sentimentale, qui brasse des thématiques analogues à celle d'Ingmar Bergman, la comparaison avec le maître suédois paraît naturelle. De quoi rendre Joachim Trier un peu "nerveux". "Contrairement à Bergman, je ne suis pas issu du théâtre, Je n'ai jamais voulu être metteur en scène de théâtre et je ne le serai jamais. Je suis un homme de cinéma. Je filme, une caméra à la main, depuis que je suis enfant…"
S'il dit n'avoir pas pensé consciemment à Bergman au moment de l'écriture du scénario, c'est au moment de tourner les scènes où son héroïne est sur les planches que ça l'a frappé. Et il avoue la marque que le cinéaste a laissée sur lui. "Bergman nous a appris quelque chose sur les gros plans, mais qui vient aussi de Dreyer. Il y a une tradition scandinave de l'intensité des gros plans, dans lesquels on ne cherche pas qu'à montrer, mais parfois aussi à souligner une absence. Mais il y a autre chose, de l'ordre de la dévastation, du désespoir, d'une prière profane non exaucée. Cette prière pour le plaisir de la prière est une expérience profondément humaine, qui transcende la religion. Quand j'étais jeune, dans la plupart des films de Bergman, je voyais des gens désespérés dont les souhaits n'étaient jamais exaucés. Moi, j'essaie de leur trouver un peu de réconfort. Ce que Bergman ne s'est jamais permis…", commente le Norvégien.

Oser les sentiments
Face à Valeur sentimentale, qui brasse des thématiques analogues à celle de Bergman, la comparaison avec le maître suédois paraît naturelle. De quoi rendre Joachim Trier un peu "nerveux". S'il dit n'y avoir pas pensé consciemment au moment de l'écriture du scénario, c'est au moment de tourner les scènes où son héroïne est sur les planches que ça l'a frappé. "Je ne suis pas du tout issu du théâtre, contrairement à Bergman. Je n'ai jamais voulu être un metteur en scène de théâtre et je ne le serai jamais. Je suis un homme de cinéma. J'ai une caméra à la main depuis que je suis enfant. Bergman nous a appris quelque chose sur les gros plans, mais cela vient aussi de Dreyer. Il y a une tradition scandinave de l'intensité des gros plans, dans lequel on ne cherche pas qu'à montrer, mais parfois à souligner une absence. Mais il y a autre chose, de l'ordre de la dévastation, du désespoir et d'une prière profane non exaucée. Cette prière pour le plaisir de la prière est une expérience profondément humaine, qui transcende la religion. Quand j'étais jeune, dans la plupart des films de Bergman, je voyais des gens désespérés dont les souhaits n'étaient jamais exaucés. Moi, j'essaie de leur trouver un peu de réconfort. Ce que Bergman ne s'est jamais permis…"
Aujourd'hui, j'écoute 'Imagine' de John Lennon et je pleure…
Lors de sa conférence de presse cannoise, Joachim Trier a marqué les esprits avec une formule choc : "La tendresse est le nouveau punk !" Le Norvégien s'explique : "Venant du punk politisé et de la pensée critique, je me suis demandé quelle était aujourd'hui la position la plus radicale dans un monde à ce point polarisé. Soudain, je me suis rendu compte que j'avais reproché plein de choses à la génération de mes parents, qui avaient été hippies. Et aujourd'hui, quand j'écoute 'Imagine' de John Lennon, je pleure… Pour être à l'écoute de l'autre, il faut être tendre et vulnérable."
Et tant pis si on l'accuse d'avoir vieilli ou de devenir sentimental : Trier va désormais dans cette direction. "J'ai des acteurs dont je suis très fier. À de nombreuses reprises, ils m'ont offert des moments d'émotion pure. Je me suis dit que c'est cela que nous allions montrer ! Quelle est la position radicale ? C'est peut-être la tendresse. C'est la chose la plus nécessaire aujourd'hui ! Alors que je viens des années 1990 et de l'ironie", conclut Joachim Trier.
