Grève à Hollywood : quelles sont les perspectives ? "La route sera encore longue avant une résolution"
La reprise des négociations entre scénaristes et producteurs ces derniers jours s'est soldée par un échec. Petit récap pour ceux qui ont passé l'été aux antipodes.

- Publié le 19-08-2023 à 14h21
- Mis à jour le 23-08-2023 à 16h18

Le syndicat des scénaristes a rencontré à nouveau ceux des studios vendredi en quête d'une issue à la grève qui s'éternise maintenant depuis 110 jours. Mais les échanges semblent avoir été peu fructueux. Une nouvelle rencontre est prévue cette semaine.
La pression monte à la veille de la rentrée. Les scénaristes sont en grève depuis le 2 mai. Les acteurs hollywoodiens ont voté à leur tour la grève mi-juillet. Et leurs représentants ne lâchent rien. Les patrons de studios redoutent désormais que la grève ne s'éternise pendant des mois, selon le site économique Bloomberg.
Pourquoi scénaristes et acteurs sont-ils en grève ?
L'essentiel de cette grève porte sur les compensations salariales.
Les conventions sectorielles des scénaristes et des acteurs, négociées tous les trois ans, sont arrivées à échéance au début de l'été.
Les grévistes réclament une meilleure compensation des revenus du streaming, calculée sur base de l'audience et du succès, et une protection contre le recours à l'intelligence artificielle (IA), craignant de voir leur création (pour les scénaristes) ou leur image (pour les acteurs) utilisée à leur insu.
Les scénaristes affirment que cette grève est "existentielle" et que "la survie" de leur profession est en jeu. Selon eux, leurs conditions de travail se sont considérablement détériorées avec le streaming. "Malgré l'explosion de la production télévisuelle, leur salaire a stagné" expliquait au début de la grève John Koblin, qui couvre les médias pour le quotidien The New York Times. Selon leur syndicat, la Writers Guild of America (WGA), "cette situation affecte tous les scénaristes, du showrunner [qui supervise une série] multiprimé au scénariste débutant."
Ils ont des syndicats à Hollywood ?
Oui, et ils sont puissants. La Writers Guild of America (WAG), qui a fêté le 6 avril ses 90 ans, compte 11 000 membres. Sa dernière grève, en 2007-2008, avait duré cent jours. On estime qu'elle avait coûté à l'économie californienne environ 2,1 milliards de dollars.
La Screen Actors Guild‐American Federation of Television and Radio Artists (SAG-AFTRA) représente plus de 160 000 acteurs et figurants du monde entier, travaillant pour le cinéma, la télévision, la publicité, les jeux vidéo, la radio et la musique.
Pourquoi les négociations coincent-elles ?
Selon les accords sectoriels, aujourd'hui expirés, les droits résiduels de la SAG-AFTRA et de la WGA sont calculés sur la base du nombre total d'abonnés nationaux d'un service de streaming, selon une échelle barémique. Les montants de base varient par "tranche d'abonnés" ainsi qu'en fonction du nombre d'années écoulées depuis la première diffusion du contenu concerné.
"Contrairement aux méthodes utilisées pour calculer les droits résiduels en télévision depuis des décennies" , le modèle du streaming "ne tient pas compte du succès [d'une œuvre], et les studios ne sont manifestement pas disposés à changer cela" résume la revue Variety.
En outre, il n'existe pas pour l'instant de mesure standard et indépendante de l'audience du streaming. Un million d'heures de visionnage d'une série de douze épisodes à durée variable sur Netflix (238 millions d'abonnés dans 190 pays) n'équivaut pas à un million d'heures d'une mini-série de huit épisodes de trente minutes sur Disney + (157,8 millions d'abonnés dans 110 pays). "Il n'y a pas de bon indicateur de succès pour la diffusion en streaming et en SVOD, et c'est un énorme problème", résume Joe Otterson, journaliste à Variety.
En 2021, le site économique Bloomberg a révélé que Netflix utilise une clé de mesure du succès d'une série. Nommée valeur d'impact (impact value), elle est calculée sur une autre mesure appelée adjusted view share ou AVS. L'exemple de Squid Game était cité. D'un budget de 21,4 millions de dollars, la série sud-coréenne avait une "valeur d'impact ajustée" de 891,1 millions de dollars pour un coefficient d'efficacité selon Netflix de 41,7.
Ces chiffres sont calculés sur une formule inconnue mais qui, selon Bloomberg, prendrait en compte non seulement combien de personnes ont regardé un contenu, mais aussi la "valeur" relative de leur profil (nouvel abonné ou abonné peu "actif"...).
Quelles sont les pistes de résolution ?
Une piste pourrait venir d'une initiative des studios. Certains d'entre eux ont lancé cette année un comité conjoint (Joint Industry Committee, JIC) chargé d'examiner et de certifier de nouvelles technologies de mesure de l'audience, afin de définir un standard. Destiné aux annonceurs – comme naguère le précieux audimat destiné à vendre et à tarifer les publicités en télévision –, il pourrait servir aux guildes professionnelles afin de chiffrer les droits résiduels.
Mais il y a un écueil de taille : les studios ne sont pas d'accord entre eux. Disney et Netflix, par exemple, veulent s'en tenir aux mesures de Nielsen et ne participent pas au JIC. Les autres studios ne sont pas satisfaits des mesures d'audience de Nielsen.
Les acteurs ont-ils vraiment des soucis d'argent ?
Pas les stars, certes. Mais il y a aussi les seconds rôles, les figurants. Contrairement à l'Europe, où il existe des couvertures sociales, les artistes américains doivent subvenir à leurs besoins entre deux contrats.
À l'occasion de cette grève, certains acteurs ont témoigné que sans les droits résiduels, ils seraient tout simplement incapables de survivre ou de financer leur retraite. Le streaming devenant un des principaux supports de diffusion, il est crucial pour eux d'obtenir des accords au minimum équivalents à ce que les diffusions en télévision leur rapportent.
L'IA risque aussi d'éliminer des milliers d'emplois (ou des compléments de salaire) en permettant de remplacer des figurants par des avatars animés.
Les acteurs et actrices de renom n'oublient pas qu'ils ont parfois connu des périodes de vaches maigres. On les voit donc dans les piquets de grèves aux côtés d'anonymes.
Certaines stars nanties – dont Jennifer Lawrence, George Clooney, Matt Damon ou Meryl Streep – ont fait des donations à une caisse de solidarité pour soutenir leurs homologues en grève.
Quelles sont les perspectives ?
"Il n'y aura pas de fin rapide à la grève" a titré la revue spécialisée Variety le 15 août, après un nouvel échange entre le syndicat des scénaristes, la Writers Guild of America (WAG) et l'Alliance des producteurs de films et de télévision (AMPTA) .
La veille, le syndicat des acteurs, la Screen Actors Guild (SAG-AFTRA), a réaffirmé sa solidarité avec les scénaristes : les acteurs ne participent plus à aucune activité de promotion pour toute œuvre produite aux États-Unis écrite par des scénaristes syndiqués.
Les studios craignent désormais que la grève ne s'éternise pendant des mois, selon le site économique Bloomberg. "Ils estiment qu'ils ont mal géré ce qui est devenu une affaire nationale".
Les négociations entre la WGA et l'Alliance of Motion Picture and Television Producers doivent reprendre cette semaine, mais "nombreux sont ceux qui pensent que la route est encore longue avant une résolution" estime pour sa part The Hollywood Reporter.
Une grève pour écrire un nouveau chapitre
La dernière fois que les acteurs et les scénaristes ont été en grève ensemble, c'était en 1960. Ils s'estimaient floués par l'essor de la télévision et réclamaient des compensations salariales pour leurs œuvres exploitées en télévision (les fameux residuals ou droits résiduels encore au coeur des négociations aujourd'hui). Après 148 jours de mouvement social, ils ont obtenu gain de cause. Ronald Reagan, alors président du syndicat des acteurs, s'est distingué durant cette double grève historique.
Les acquis de cette grève ont servi de modèle lors de grèves ultérieures, à chaque apparition d'un nouveau support ou canal de diffusion (télévision payante, VHS, DVD…).
L'arrivée du streaming a tout bouleversé. Le cinéma a perdu son exclusivité et la demande de séries en masse, si elle a créé de nouvelles opportunités, a aussi entraîné une pression sur les coûts et les salaires. On le perd de vue chez nous, où les quatre principales plateformes sont Netflix, Disney +, Prime Video et Apple TV +, mais aux États-Unis, l'offre est plus massive, avec Max (ex-HBO Max), Hulu, Peacock et Paramount +.
Tout l'écosystème audiovisuel s'en trouve bouleversé. En outre, le phénomène de concentration à Hollywood a renforcé des monopoles.
La Writers Guild of America a publié jeudi 17 août un rapport qualifiant Netflix, Amazon et Disney de "nouveaux vigiles" du secteur des médias. Le rapport reproche notamment à Netflix, Amazon et Disney d'abuser "d'une position dominante" et monopolistique qui nuit à la concurrence et à l'évolution salariale des métiers créatifs.
L'étude dénonce aussi la concentration dans les médias. Disney acquis ses vingt dernières années le réseau ABC, les studios Pixar, LucasFilm, Marvel et 21st Century Fox. Amazon a racheté MGM. Warner Bros a fusionné l'an dernier avec Discovery.
La WGA en appelle aux autorités de régulation antitrust : "Toute fusion impliquant d'importants acteurs du steaming devrait être bloquée, y compris les acquisitions de concurrents plus petits ou potentiels", estime le syndicat des scénaristes.
