"The Bikeriders" : Jeff Nichols signe un portrait subtile de motards désillusionnés avec Austin Butler en néo-James Dean
Derrière la chronique d'un club de motards sombrant dans la violence, le réalisateur de "Mud" livre une réflexion nuancée sur les origines d'une sous-culture mythique.

- Publié le 18-06-2024 à 15h19
- Mis à jour le 18-06-2024 à 17h48

Jeff Nichols ne s'en cache pas : il nourrit une admiration de longue date pour Les Affranchis de Martin Scorsese (1990). Le début fracassant de son nouveau film, The Bikeriders, qui plante d'emblée la personnalité explosive de Benny (Austin Butler), est, sur sa forme in media res et son image arrêté, un hommage indéniable à son modèle.
Quant à la voix off, elle aussi écho du film de Scorsese, elle prend une tonalité différente : pas celle, béate d'admiration, d'un gamin qui aurait toujours rêvé d'être un biker, comme Henry Hill fantasmait à l'idée d'être un gangster, mais celle de la femme. Soit Kathy (Jodie Comer).
Sous le signe de Brando
À l'instar de Karen Hill, chez Scorsese, Kathy est d'abord étrangère à ce monde. Ce n'est pas une fille de bonne famille, mais une honnête femme de col-bleu qui, au hasard d'une rencontre, succombe à la beauté ténébreuse de Benny, tête brûlée des Vandals, un club de motards du Midwest à la fin des sixties. Le récit est authentique.
Johnny (Tom Hardy, qui ne doit pas élever la voix pour menacer) a créé les Vandals après avoir vu The Wild One (László Benedek, 1953), le film a propulsé Brando au rang d'icône avec le perfecto et la moto en guise de doigt d'honneur à la société.
Au début, les Vandals ne sont qu'une bande de potes, amateurs de moto, anticonformistes. Leur mépris de la loi ne dépasse pas les excès de conduite ou quelques magouilles. Les bagarres se limitent au bar. Comment en est-on arrivé à l'explosion de violence brutale qui ouvre le film ?

La chronique d'une mutation
Nichols aurait pu choisir comme vecteur du récit Danny Lyon (Mike Faist, le Art de Challengers de Luca Guadagnino). Ce photoreporter a suivi les vrais Vandals, pendant cinq ans, dans les années 1960. En chroniquant leur vie, leurs mœurs voire leurs travers. Le livre qu'il en a tiré capte entre ses clichés une mutation : celles de ces clubs à la violence de comptoir en gangs criminels. Ou les prémices de ce qu'a mis en scène la série à succès Sons of Anarchy.
Benny suit l'équipée de plus en plus sauvage, tiraillé entre son coup de foudre pour Kathie et sa loyauté envers Johnny. Autour de ce ménage à trois – quatre si on ajoute la bécane – s'agite une myriade de frelons : les autres motards, les gangs rivaux, des paumés, des camés… Michael Shannon, fidèle du réalisateur, Norman Reedus (The Walking Dead) et Boyd Holbrook (Narcos) en imposent en seconds couteaux marquants au sein des Vandals.
À l'inverse de son modèle Scorsese, Nichols ne succombe pas à la fascination de l'univers qu'il dépeint. Même si, à travers les yeux de Kathie et de Danny Lyon, le réalisateur cherche l'humain derrière l'archétype. Même si la soif de liberté et le refus des carcans de Benny convoquent le grand mythe américain de l'intrépide solitaire. C'est le moteur du réalisateur deTake Shelter (2011) et Mud (2011).

S'inscrire dans le mythe
On retrouve même la romance impossible de Loving (2016), pas pour cause de lois raciales iniques, mais pour une raison plus profonde et viscérale, qui fait prendre au récit un chemin de traverse intemporel mais contemporain. Benny, comme les motards de l'immédiat après-guerre, vétérans revenus dans un pays qu'ils ne reconnaissaient plus, rejette le matérialisme, la maison de banlieue ouvrière pour laquelle on se crève au quotidien (comme le premier mari de Kathy).
Tous les personnages du cinéma du réalisateur sont des outcasts, des misfits, des anticonformistes dont la révolte relève d'un idéal (à ne pas confondre avec l'idéologie). S'ils ont fleuri dans l'Amérique des sixties, il y a une raison. Mais Nichols est trop subtil pour l'exposer frontalement. Elle se glisse entre les lignes de dialogues, entre les images. Le sourire de Benny qui s'efface dans une ultime image recèle tous les renoncements, la désillusion. La frustration qu'il cache résonne jusqu'à nos jours.
Quand Benny fonce, tête nue, pour échapper à une meute de voitures de police, jetant un bref regard en arrière, l'image reproduit à la perfection une photo célèbre de Danny Lyon. Jeff Nichols inscrit alors son récit dans le mythe. Post-Elvis, néo-James Dean, héros de la Grande Génération (comme le pilote de bombardier de Master of the Air, ce qu'étaient nombre des motards pionniers), Austin Butler file lui aussi vers son destin à tombeau ouvert.

The Bikeriders Americana De et écrit par Jeff Nichols Avec Jodie Comer, Austin Butler, Tom Hardy, Michael Shannon,… 1h56