Guillermo Del Toro : "Frankenstein est ancré dans mon ADN depuis que je suis enfant"
Ce vendredi, Netflix met en ligne le tant attendu "Frankenstein" du cinéaste mexicain, avec Oscar Isaac dans le rôle du scientifique et Jacob Elordi dans celui de sa créature.

- Publié le 06-11-2025 à 13h00

Cela fait des années que Guillermo Del Toro songeait à adapter Frankenstein ou le Prométhée moderne, monument de la littérature gothique publié en 1818 par Mary Shelley. Netflix – pour qui il avait déjà réalisé le film d'animation Pinocchio en 2022 – a donné au cinéaste mexicain la possibilité d'assouvir son rêve. Le résultat est un film d'horreur très esthète, mais un peu grandiloquent, porté par deux grands comédiens : Oscar Isaac dans le rôle de Victor Frankenstein et Jacob Elordi (révélé en Elvis dans Priscilla de Sofia Coppola) dans celui de la créature.
Pour Guillermo Del Toro, il n'était pas question de réaliser un film d'horreur de plus. Il souhaitait nourrir son adaptation d'une réflexion plus personnelle. "C'est un film sur la famille. Cela parle du fait d'être père et fils, nous expliquait-il à la Mostra de Venise en septembre dernier, où Frankenstein** était présenté en Compétition. Plus jeune, je me disais que j'allais être un homme très différent de mon père. Mais, à la quarantaine, je me suis regardé dans le miroir et je l'ai vu… C'est cette histoire que je voulais raconter, mais je voulais le faire différemment, avec un mélange d'éléments de conte de fées, d'horreur… Comme le livre, qui est parfois classé dans la science-fiction, car c'était la première fois que la science était utilisée au lieu d'une explication surnaturelle pour le phénomène en question."

Un fils devenu père
Adapter Frankenstein était une évidence pour Guillermo Del Toro, marqué à jamais par sa vision, à 7 ans, du classique de James Whale avec Boris Karloff (1931). "C'est un livre et un mythe qui sont ancrés dans mon ADN depuis que je suis enfant. Cela a défini qui je suis. Plus vous en savez sur Mary Shelley, plus vous comprenez que le roman est profondément autobiographique. Le seul engagement que je pouvais prendre, c'était également de rendre le film profondément autobiographique. […] Si j'avais fait ce film quand j'avais moins de 40 ans, j'aurais fait un film sur mon père et moi. J'aurais fait ce film en tant que fils, au lieu de le faire en tant qu'homme qui a décidé de cesser d'être un fils pour devenir un père. Ce qui a été un défi pour moi. Car, longtemps après la naissance de mes enfants, je me comportais toujours comme un fils et non comme un père", confie le cinéaste.
Quand j'étais plus jeune, je faisais des contes de fées ou des fables qui disaient : les monstres sont bons, les humains sont mauvais. Maintenant, je pense que nous sommes tous un peu mauvais et un peu bon…
Avec Frankenstein, le réalisateur d'Hellboy et du Labyrinthe de Pan retrouve un thème qui lui est cher, celui de l'humanité des monstres, qu'il traitait de façon plus subtile dans La Forme de l'eau (Lion d'or à Venise en 2017 et oscar du meilleur film).
"Quand j'étais plus jeune, je faisais des contes de fées ou des fables qui disaient que les monstres sont bons et les humains mauvais. Aujourd'hui, je pense que nous sommes tous un peu mauvais et un peu bon…, sourit Del Toro. Le problème actuellement, c'est que s'il y a en vous quelque chose de mauvais, vous êtes totalement mauvais. Et s'il y a quelque chose de bon, vous êtes un saint. C'est complètement artificiel. Cela ne laisse guère d'oxygène pour exister en tant qu'être humain. Cela a commencé avec Nightmare Alley (son dernier film en 2021, NdlR), qui parle d'un type qui est à la fois le héros et le méchant. Lorsque nous nous sommes rencontrés avec Oscar et Jacob, je leur ai dit : 'Vous allez jouer le méchant et le héros en même temps.' Et ce sera à nouveau ça dans mon prochain film (Fury, aussi avec Oscar Isaac, NdlR), qui sera un dialogue entre un héros et un méchant qui échangent leurs rôles au cours du film."

Une dimension politique
Guillermo Del Toro assume la dimension politique de son Frankenstein, même si elle est moins marquée que dans son Pinocchio. "Tout genre, même le plus inoffensif, comme le conte de fées, a une portée politique. C'est comme des poupées russes : vous avez l'action, le social, le politique, puis le spirituel. C'est ce dernier qui m'intéressait. C'est pourquoi la fin, différente de celle du livre, était si importante pour moi. L'acte final de la créature marque sa première décision en tant qu'homme libre. De plus en plus, si vous prenez une position politique, vous abandonnez la position spirituelle. Mais je pense que ce dont nous avons besoin d'urgence, c'est d'une dimension spirituelle. Si nous pensons que les origines du mal dans ce monde sont politiques, on se trompe. On ne comprend pas qu'elles sont spirituelles", réfléchit le Mexicain.
Le cinéaste a également tenu à mettre au cœur du récit un personnage féminin fort et moderne, celui d'Elizabeth (Mia Goth), la fiancée du frère de Victor, dont ce dernier tombe amoureux. "Elle est comme la créature ; elle n'a aucune notion de ce qu'elle est. Elle apporte de la compassion, de l'intelligence, de la complexité. Victor dit : 'Je vais conquérir la mort.' Elle lui répond : 'Les idées ne sont pas grandes par elles-mêmes quand elles viennent d'imbéciles…' C'est le monde dans lequel on vit tous les jours. Les plus grands crimes sont commis au nom des plus grands mots : patrie, bien, héroïsme, patriotisme…", conclut Del Toro.
