Ces dix romans qui méritaient un prix
Les grands prix littéraires d'automne ont été décernés. À côté des Goncourt, Médicis, Femina et consorts, d'autres titres valent tout autant le détour. Notre sélection de cinq titres français et de cinq titres traduits.
- Publié le 19-12-2020 à 10h35

Thésée, sa nouvelle vie

Thésée est le seul survivant de sa famille, sa mère et son père ayant été emportés peu après le suicide de son frère Jérôme. Pour s'affranchir du passé, il s'enfuit à Berlin avec ses enfants. Il veut s'y offrir de nouvelles bases, mais emporte néanmoins avec lui trois cartons d'archives familiales. Comme si, malgré lui, il savait qu'il devrait un jour ouvrir la porte aux fondements de son histoire. Les années passent, et le corps de Thésée commence à se rebeller. Il comprend alors qu'il doit se lancer dans une traversée nécessaire, celle de son histoire familiale, pour délivrer ce que son corps-mémoire a engrangé. Un patient travail de reliance est en marche. Sa haute qualité d'écriture, mise au service du décryptage de la complexité de notre destinée humaine, aurait dû lui valoir le Goncourt – dont il était finaliste. Camille de Toledo , Verdier, 252 pp., env. 18,50 €
La vie joue avec moi

David Grossman évoque à nouveau ces traumatismes qui changent une vie, l'impact que les conflits politiques et les guerres peuvent entraîner dans le cœur des gens, ces douleurs souvent muettes car indicibles, inaudibles aux tiers, qui se transmettent alors aux générations suivantes. Il s'est inspiré de la vie réelle d'une femme célèbre en Israël, Eva Panic Nahir, née en Croatie en 1918, enfermée par Tito dans un camp de concentration. Dans ce récit, il est sans cesse question d'amour et de blessures. Mais il ne faut craindre aucune lourdeur, aucun pathos inutile, car la force de David Grossman est de pouvoir raconter cette histoire d'une plume légère, même avec de l'humour et surtout beaucoup d'humanité.
David Grossman , traduit de l'hébreu par Jean-Luc Allouche, Seuil, 329 pp., env. 22 €
Des vies à découvert

Sept ans après Dans la lumière , Barbara Kingsolver démontre ici qu'elle a encore beaucoup à nous dire avec un talent qui ne faiblit pas. Oscillant entre 2016 et 1871, le roman a pour pivot une maison en perdition. Cette précarité reflète l'état d'esprit de ceux qui y vivent : une journaliste sans affection qui s'interroge sur le vertige qui l'assaille, un prof de sciences curieux et passionné qui va trouver en sa voisine, une scientifique émérite méconnue, une précieuse alliée. Dangers qui menacent (réchauffement climatique, consommation à outrance, Trump), importance de la transmission, variations sur la parentalité, ouverture d'esprit, liberté à protéger, fragilité de nos abris : autant de thèmes brassés avec la même aisance que celle qui offre aux personnages d'inestimables espaces de liberté.
Barbara Kingsolver , traduit de l'américain par Martine Aubert, Rivages, 574 pp., env. 24,50 €
Impossible

Dans Impossible , Erri De Luca revient sur son passé révolutionnaire. Le roman se déroule dans cette montagne qu'il pratique avec passion. Un ancien révolutionnaire d'extrême gauche, double d'Erri De Luca, aime y marcher seul. Un jour, il découvre au pied du rocher le corps d'un homme mort qui fut jadis très proche de lui, mais qui l'a trahi en le dénonçant. Cette chute est-elle un crime déguisé ? Le roman est le récit de ce face-à-face entre un enquêteur très jeune, ignorant tout de ces luttes des années 1960 et 1970, et ce double d'Erri De Luca. Magnifique dialogue qui vite échappe au polar pour devenir philosophique, politique. Sur le sens de l'engagement, la trahison, la fraternité, la justice ignorante.
Erri De Luca , traduit de l'italien par Danièle Valin, Gallimard, 172 pp., env. 16,50 €
Histoires de la nuit

Son absence des prix littéraires reste inexplicable et montre bien les limites de ce type de prix. Histoires de la nuit est un formidable roman qui se déroule en un jour et une nuit. La narration démarre lentement, Laurent Mauvignier plante le décor du huis clos à venir, dans une ferme de la campagne française. Après cette introduction, le roman devient un thriller haletant, angoissant, qu'on ne lâche plus même si le livre fait plus de 600 pages. Ce qui rend le roman si formidable, c'est sa langue. Un superbe exercice littéraire. Avec des phrases longues et belles où le temps et l'action sont suspendus, étirés au maximum, décomposés comme dans un ralenti cinématographique.
Laurent Mauvignier , Éditions de Minuit, 640 pp., env. 24 €
Le Banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs

Voilà un roman pour les gourmands de littérature, pour ceux qui salivent déjà à l'idée de se laisser emporter par un flot littéraire impétueux, un Amazone de mots et d'images. Il faut avoir de l'appétit pour dévorer les 430 grandes pages du livre. Mathias Enard a écrit un roman rabelaisien d'aujourd'hui, touffu, au milieu des campagnes françaises, une histoire narguant la mort au nom de la vie et du cycle incessant de nos histoires. Il montre que nous sommes tous des pièces dans la Grande Roue de l'existence et le lecteur sort du roman abasourdi d'avoir été plongé dans ce grand trou noir de l'histoire des hommes mais tout autant ébloui.
Mathias Enard , Actes Sud, 428 pp., env. 22,50 €
Héritage

Après Le Voyage d'Octavio (2015) et Sucre noir (2017), Miguel Bonnefoy confirme, avec Héritage, sa maîtrise du réalisme magique tout en portant haut la beauté de la langue française. Sur 200 pages à peine, l'écrivain franco-vénézuélien (Paris, 1986) narre la destinée de plusieurs familles (françaises mais aussi russe et allemande) dont certains membres ont échoué là où ils ne pensaient pas, à la faveur d'un élément impromptu ou d'un quiproquo. Miguel Bonnefoy croque à merveille des trajectoires individuelles, les entremêle, donnant à son récit la forme d'une saga ; le tout s'étirant, au Chili, de la fin du XIXejusqu'à la fin du XXe siècle (sous la dictature de Pinochet). Peuplé de personnages extravagants, un roman trépidant, luxuriant, émouvant, pétri de valeurs humanistes essentielles.
Miguel Bonnefoy, Rivages, 207 pp., env. 19,50 €
Yoga

Fin août, on le voyait comme le favori des prix littéraires ; or, il en fut vite exclu, sans doute pour deux raisons : certains le considéraient comme un document (alors que pour son auteur, c'était bien un roman), et les jurys des prix n'aiment pas trop couronner ce type de texte. Et, d'autre part, une polémique avec son ex-épouse a jeté le trouble. Il n'en reste pas moins que ce nouveau livre d'Emmanuel Carrère est magnifique et bouleversant. Il y décrit la profonde dépression dans laquelle il a plongé jusqu'à séjourner en hôpital psychiatrique et jusqu'à subir des électrochocs. Mais, à travers cet épisode si intime qui nous sidère, il parle aussi de la tendresse, de l'amour qu'on cherche, des choses de la vie.
Emmanuel Carrère , P.O.L., 393 pp., env. 22 €
Les Lionnes

Voici un roman d'une audacieuse ambition qui, constitué d'une seule phrase courant sur plus de 1 100 pages, propose une singulière traversée. Le lecteur suit le cheminement incessant des pensées d'une mère de famille vivant dans l'Ohio. "Spirales vertigineuses" , elles s'échafaudent d'une idée, indignation, joie, envie, d'un souvenir ou d'une crainte à l'autre. Le bien-être de ses enfants, son activité de fabrication de tartes, l'avenir de la planète et des États-Unis, le souvenir ému de ses parents… À partir d'une voix intérieure issue de la part la plus intime d'une femme qui manque de confiance en elle mais pose un regard éclairant et parfois décapant sur sa vie comme sur le monde, Lucy Ellmann prouve avec ce roman captivant que la littérature peut encore être le lieu d'une riche aventure.
Lucy Ellmann , traduit de l'américain par Claro, Seuil, 1 144 pp., env. 27 €
Lumière d'été, puis vient la pluie

On se doit de le répéter tant ce roman en est une nouvelle preuve : l'œuvre de Jón Kalman Stefánsson est stupéfiante de beauté, de maîtrise et de poésie. Soumise à la rigueur du climat, à l'éloignement, à la solitude, la vie d'une quinzaine d'habitants d'un petit village islandais des fjords de l'Ouest s'étale sous nos yeux. Leur quotidien qui semble sans histoires en regorge pourtant. L'observateur/conteur qui témoigne ici l'avoue : il accumule leurs histoires pour étirer le fil de la vie, à la manière de Shéhérazade. "La vie semble parfois plus vaste que le lieu qui l'habite est petit." En plongeant sa plume au plus près des âmes dépeintes, en déployant la riche poésie de son regard mêlé d'un brin de douce espièglerie, l'auteur nous aura transportés ailleurs tout en bousculant notre ici.
Jón Kalman Stefánsson, traduit de l'islandais par Éric Boury, Grasset, 316 pp., env. 22,50 €